Le 15 novembre, Eddy Caekelberghs consacre son émission quotidienne « Face à l’Info » à la reprise des hostilités entre Israéliens et Palestiniens de Gaza. Il accueille trois invités : Cengiz Aktar, professeur à l’Université Bahçesehir à Istanbul, Alain Gresh du Monde Diplomatique et Emmanuel Navon, universitaire israélien, membre du Likoud. Après un premier échange, Alain Gresh fait porter la responsabilité de la crise au gouvernement israélien, qu’il dit résolument hostile à la solution des deux Etats. Puis, Caeckelberghs pose une question à Emmanuel Navon sur le rôle de l’Egypte. Mais Navon désire réagir aux propos de Gresh, qu’il qualifie de propagande du Hamas. Et là, c’est le clash. Caeckelberghs le somme de répondre à la question qu’il lui a posée, et à rien d’autre. Navon insiste. Le journaliste lui signifie vertement que dans ces conditions, il l’éjecte du débat. Et il le fait.
« La marche du siècle » de Jean-Marie Cavada a été le grandiose laboratoire de cette forme d’émission : un grand sujet, un grand nombre d’invités, à la fois des témoins, des experts, des représentants d’associations, des politiques, et une longue liste de sous-sujets. Le résultat était une sorte de voyage à travers tous les aspects d’un problème de société et tous les discours qui en parlent. Mais, en vérité, sans aucun débat, sans aucune discussion argumentée susceptible de ralentir le parcours et son rythme. Dans cette forme d’émission, le journaliste « mène le débat » de telle manière qu’on « avance » dans la liste des sujets en tournant dans celle des invités. Son rôle est de suivre un schéma préétabli et de « relancer » la balle, c’est-à-dire de mettre fin à tout début de débat pour passer au point suivant, en posant une question à un autre invité. De sorte qu’il donne l’impression de passer équitablement la parole à tout le monde, alors qu’il décide unilatéralement qui sera appelé à parler de quoi. Toute velléité d’un invité de discuter la question posée à un autre est immédiatement contournée, car elle « fixe » le débat sur un des sujets au lieu de zapper de l’un vers l’autre. L’invité doit répondre exclusivement aux questions posées par le journaliste.
Au contraire, le journalisme comme curiosité du monde, comme désir de comprendre pourquoi l’autre pense autrement, comme recherche du ressort de sa pensée, comme rencontre avec des expériences singulières, comme approche de la complexité des choses, ce journalisme-là, est incompatible avec les « c’est moi qui pose les questions » et les « répondez à la question ». Une interview ou un débat ne sont pas des interrogatoires de police.
Les questions d’un journaliste sont là pour faciliter la pensée, pour faire apparaître ce qu’on n’a pas encore perçu, pour faire émerger un peu de clarté et permettre à l’invité de dépasser ses propres frontières. A l’inverse, interdire à quelqu’un de dire ce qui est important à ses yeux est profondément anti-journalistique.
Réécoutez le podcast de l’émission « Face à l’info » du 15/11/12 (La Première)
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