Les Juifs américains, Obama et Israël

Libéré du fardeau de sa réélection, Barack Obama peut enfin s’atteler à la problématique du conflit israélo-palestinien dont il est le seul en mesure d’imposer aux parties un règlement raisonnable. Et ce ne sont pas les Juifs américains qui s’opposeront à Obama. Ils ont à nouveau voté en masse pour lui.

Dans la coalition communautaire bigarrée qui a porté Barack Obama au pouvoir pour un second mandat, les quelque 6 millions de Juifs ont attiré moins l’attention que, disons, les Américains d’origine hispanique. C’est à la fois naturel et étrange. Naturel, car en démocratie les nombres comptent et que les Juifs sont moins nombreux que les Hispaniques. Et étrange, étant donné les fantasmes que le « vote juif » ne cesse de provoquer. Ces fantasmes procèdent autant des préjugés d’une partie de l’opinion publique que de l’agitation des dirigeants auto-proclamés de la communauté juive. Les deux se répondent. Impressionnée par cette agitation, comme par la place disproportionnée du conflit israélo-palestinien dans l’imaginaire contemporain, l’opinion publique finit par se persuader que les Juifs constituent une puissance démographique considérable – faites un micro-trottoir dans n’importe quelle métropole et vous trouverez qu’ils comptent par dizaines de millions; qu’ils votent comme un seul homme; et que leur vote est déterminé par leur loyauté aux intérêts de l’Etat d’Israël, tels qu’ils sont définis par la coalition de droite au pouvoir à Jérusalem.

La réalité est tout autre. Il y a moins de 14 millions de Juifs de par le vaste monde, pour l’essentiel concentrés aux Etats-Unis et en Israël. Aux Etats-Unis comme ailleurs en Occident, ils votent peu ou prou comme leurs concitoyens, en fonction de leur vision du monde et de leurs intérêts socio-économiques. Et, aux Etats-Unis, cela veut dire que, à l’instar d’autres communautés minoritaires, ils votent surtout Démocrate. Sauf dans le cas des ghettos ultra-orthodoxes, semblables en cela à d’autres « Eglises » sectaires, le « vote juif » est un mythe. Traduit dans le contexte de la dernière élection présidentielle américaine, ce constat est sans appel : malgré le matraquage républicain -Obama aurait « jeté Israël sous les roues du bus »-, malgré la préférence affichée de Benjamin Netanyahou pour son ami Mitt Romney, 70% des Juifs américains ont voté pour Obama. Comparé à la présidentielle de 2004, c’est une baisse relative de quelque quatre points, conforme à celle enregistrée parmi d’autres groupes ethniques américains, voire moindre.

AIPAC, un Likoud bis

Ce fait est, ou du moins devrait être lourd d’enseignements pour tous les protagonistes du drame qui se joue au Proche-Orient. D’abord, pour les Juifs américains eux-mêmes, à qui il incombe de s’organiser pour empêcher une poignée d’organisations financées par des ploutocrates extrémistes de parler en leur nom. Ce travail a d’ailleurs commencé – voyez J Street, dont la montée en puissance inquiète AIPAC, le lobby prétendument pro-israélien. En effet, AIPAC est puissant, non parce qu’il est représentatif, mais parce qu’il est riche, et qu’il a appris au fil des ans à tirer les ficelles du Congrès. C’est ainsi qu’une sorte de Likoud bis a fini par persuader un establishmentpolitique américain tétanisé de peur que la moindre critique envers les menées du gouvernement israélien et l’idéologie de la colonisation s’apparente au sacrifice du peuple d’Israël. Cela doit cesser.

Ensuite, pour les Israéliens, qui doivent comprendre que le fosséne cesse de s’élargir entre eux et une opinion juive américaine essentiellement libérale, au sens local du terme, qui ne se reconnaît pas dans la politique de leur gouvernement. Ce fossé risque d’aboutir au divorce, avec des conséquences désastreuses pour l’avenir des liens entre Israël et la Diaspora.

Enfin, pour l’administration américaine, qui tremble devant des fantômes. Or, non seulement Obama est-il désormais libéré du souci de sa réélection, mais le nombre de votes juifs qui se sont portés sur son nom prouve qu’il n’avait rien à craindre. L’intérêt supérieur d’Israël est de se libérer des Territoires occupés et d’assurer ainsi son avenir en tant qu’Etat juif et démocratique. L’intérêt supérieur des Etats-Unis est de voir enfin s’apaiser un conflit qui affecte leur position dans la région comme dans l’ensemble du monde musulman, limite leur marge de manœuvre et menace des vies américaines. Comme j’ai tenté de l’expliquer dans un ouvrage qui saluait la première élection de Barack Obama à la magistrature suprême*, il est le seul en mesure d’imposer aux parties un règlement raisonnable, dont les contours sont connus de tout le monde depuis des lustres.

Il est grand temps qu’il s’y résolve. Une chose est certaine, ses concitoyens juifs ne s’y opposeront pas.

* Aujourd’hui, ou peut-être jamais. Pour une paix américaine au Proche-Orient, André Versaille éditeur, 2009

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