Les Juifs américains et la laïcité

Dans Les deux maisons (éd. Gallimard), un essai richement documenté sur la citoyenneté des Juifs aux Etats-Unis, le sociologue français Pierre Birnbaum explique comment des juges juifs de la Cour suprême ont contribué de manière décisive à la sécularisation de l’espace public américain. Un phénomène peu connu du grand public en Europe.

Dans son 1er amendement, la Constitution américaine énonce que le Congrès des Etats-Unis ne votera pas de lois relatives à l’établissement d’une religion. Le principe est clair : il ne peut exister de religion officielle et l’Etat fédéral doit être neutre en garantissant par ailleurs la liberté religieuse. Bien que la Constitution ne contienne aucune référence divine, les Etats-Unis demeurent pourtant une nation chrétienne. « Des Etats comme le New Hampshire, la Caroline du Sud, la Caroline du Nord, le Delaware, la Pennsylvanie, le New Jersey, la Virginie et le Maryland sont parvenus à préserver durant de longues années leur Constitution propre qui réserve aux protestants les droits politiques et l’accès aux fonctions de l’Etat en exigeant une prestation de serment qui fasse explicitement mention de cette indispensable qualité », précise Pierre Birnbaum.

Cette situation a largement contenté les Juifs des Etats-Unis pendant de nombreuses années. Même si certains Etats fédérés s’efforcent de maintenir une référence religieuse chrétienne, les Juifs sont protégés par les dix premiers amendements de la Constitution fédérale. On aurait pu imaginer que les Juifs demeurent fidèles à ce schéma d’une société chrétienne très protectrice des autres formes de religiosité, notamment grâce à l’absence de religion établie. Un problème de taille subsiste malgré tout : les dix premiers amendements de la Constitution ne sont opposables qu’à l’Etat fédéral et non pas aux Etats fédérés. Il faut attendre 1940 pour que le 1eramendement de la Constitution puisse être imposé par la Cour suprême aux Etats fédérés. Ce processus de sécularisation sera conçu et mis en œuvre par quelques juges juifs siégeant au sein d’une Cour suprême presque entièrement composée de juges protestants de grande envergure et ouverts à ce type d’interprétation renforçant les libertés individuelles et le rôle de l’Etat fédéral.

S’il y a bien une figure emblématique qui incarne cette génération de grands juges juifs déterminés à débarrasser l’espace public de références religieuses, c’est bien Felix Frankfurter. Juif immigré né à Vienne en 1882, détaché de la tradition religieuse sans jamais avoir renié son identité juive en affichant notamment son engagement sioniste, Felix Frankfurter s’affirme comme un fervent défenseur de la laïcité. « Il est l’exact pendant des Juifs d’Etat en France de la IIIe République attentifs à renforcer l’Etat républicain et à mettre en œuvre, selon les souhaits des Pères fondateurs de cette République triomphante, une réelle séparation entre l’Eglise et l’Etat», souligne Pierre Birnbaum. « Tout comme ces Juifs d’Etat, Frankfurter défend les libertés publiques et les avancées sociales, de même qu’il contribue à réduire les injustices en remettant en question dans les années 1950 avec ses collègues de la Cour suprême les pratiques de ségrégation scolaire ».

« Les bonnes barrières font les bons voisins »

Dans ses opinions émises lors de jugements favorables à la séparation des églises et de l’Etat, notamment en matière de non-financement des cultes et des écoles confessionnelles, d’interdiction des prières et des cours de religion dans les écoles publiques, Frankfurter s’appuie fréquemment sur le concept du « mur de séparation » (Wall of separation) forgé en 1801 par le Président Thomas Jefferson. En 1948, il le fait avec conviction et talent : « La séparation signifie la séparation, rien de moins. La métaphore de Jefferson décrit la relation entre l’Eglise et l’Etat comme un « mur de séparation », non comme une ligne fine qui peut être aisément franchie. L’école publique est le symbole de notre démocratie et le moyen le plus adapté afin de consolider notre destin commun. Plus que tout autre domaine de l’Etat, il est indispensable de tenir à l’écart les forces de division… Dans le domaine des relations entre l’Eglise et l’Etat plus que dans tout autre, « les bonnes barrières font les bons voisins » ».

Le juge Frankfurter se présente égalementcomme un fervent patriote. A ses yeux, rien ne peut limiter la loyauté à l’égard du drapeau et de la Constitution auxquels chaque citoyen doit prêter serment d’allégeance. Dans la décision Gobitis rendue en juin 1940, la Cour suprême confirme l’obligation de saluer le drapeau et condamne des Témoins de Jéhovah ayant refusé de se livrer à cet acte qu’ils jugent contraire aux commandements bibliques et qu’ils assimilent à de l’idolâtrie. Frankfurter considère ce refus comme une atteinte à l’unité nationale. « Frankfurter est excessif dans sa volonté de privilégier à tout prix le respect du drapeau au détriment des libertés religieuses », relève Pierre Birnbaum. « La position maximalistequ’il défend et qui l’emporte en 1940 sera remise en cause deux ans plus tard par ses collègues. Encore aujourd’hui, la décision Gobitis est considérée comme une des plus scandaleuses de l’histoire de la Cour suprême. La conception française de la laïcité et le patriotisme de Frankfurter se heurtent à une logique américaine qui privilégie la liberté de culte et la liberté d’expression. En fait, Frankfurter aurait pu être français, même si paradoxalement, il ne fait jamais référence à la France dans ses écrits ».

Les organisations juives américaines comme l’American Jewish Congress et l’American Jewish Committee ont soutenu cette stratégie laïque bien que de nombreux rabbins s’y opposent encore aujourd’hui et que certaines figures du judaïsme américain plaident pour une prise en compte des pratiques religieuses dans l’espace public. Ainsi, dès les années 1940, Leo Pfeffer joue un rôle déterminant dans la campagne séculariste à laquelle les organisations juives prennent part. Professeur de droit et avocat new-yorkais, il occupe une place importante au sein de l’American Jewish Congress. Ses positions laïques sont aussi claires que celles défendues par le juge Frankfurter. Dans un mémoire adressé à la Cour suprême en 1948, Leo Pfeffer rappelle que « le principe de séparation de l’Eglise et de l’Etat est l’un de ceux sur lesquels repose la démocratie américaine. La liberté politique de même que la liberté religieuse ne peuvent demeurer inviolables qu’à la condition qu’il n’existe aucune intrusion de l’autorité séculaire dans les affaires religieuses de même qu’aucune autorité religieuse ne doit s’immiscer dans les affaires séculaires ». Il est intéressant de noter que Leo Pfeffer et Felix Frankfurter sont tous les deux nés en Europe centrale (Empire austro-hongrois) dans des familles juives très religieuses et leurs pères respectifs étaient également rabbins orthodoxes !

 Le renforcement de la séparation des églises et de l’Etat initié par la Cour suprême a suscité des réactions virulemment hostiles de la droite chrétienne qui n’hésite pas à verser encore aujourd’hui dans l’antisémitisme en accusant les Juifs de déchristianiser les Etats-Unis pour mieux les « enjuiver ». Des observateurs craignent que les Juifs américains risquent d’être confrontés à une hostilité croissante en raison de leur présence dans les cercles rapprochés du Président Obama. Ceratins n’héistent pas à recourir à une comparaison excessive avec la République de Weimar en Allemagne entre 1918 et 1933. Inconsciemment, les quelques juges juifs de la Cour suprême n’ont-ils pas favorisé une stratégie laïque qui risque de se retourner contre les Juifs américains ? « Il est difficile de répondre à cette question », répond Pierre Birnbaum. « Bien que la légitimité des Juifs soit immense aux Etats-Unis, on relève toutefois que la croissance de leur représentation dans le personnel politique devient proportionnelle à l’antisémitisme qu’elle suscite. On ne peut pas pour autant reprocher aux Juifs américains d’avoir suivi une stratégie séculariste que beaucoup de Juifs d’Europe ont adoptée depuis leur rencontre avec la modernité ».

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