Où l’on se rend compte qu’il vaut mieux acheter une scierie qu’un magasin de « délicatessen ». Ou pas. Et, comme toujours, la version audio se trouve en haut à droite du texte.
– J’arrive, j’arrive, pas si vite. Allo, allo ?
– Qui est à l’appareil ?
– Moi.
– C’est qui, moi ? Qui parle ?
– Que celui qui sonne dise qui il est.
– Peut-être que celui-ci veut savoir s’il parle réellement à celui-là ?
– Et peut-être que celui à qui vous voulez parler est en train de manger et que celui de ce côté ne veut pas être à la maison pour tous ceux qui veulent lui parler de l’autre côté ?
– Et pour Rosenberg vous êtes là ?
– Ah, pour Rosenberg, toujours !
– Monsieur Fridman, c’est Rosenberg qui vous parle.
– C’est à moi que vous le dites ? Je vous ai immédiatement reconnu. Du premier coup d’œil, je vous ai reconnu ! Comment allez-vous ?
– Ecoutez, ne perdons pas de temps à demander comment allez-vous. J’ai une affaire très intéressante à vous proposer. Vous m’entendez ?
– Mal.
– Est-ce que vous avez une chaise sous la main pour vous asseoir ? Parce que j’ai peur que vous tombiez quand vous entendrez de quoi il s’agit.
– Voilà, je suis assis.
– Monsieur Fridman, comment est votre cœur ?
– Comme la bouche de ma femme, ça n’arrête pas.
– C’est bien ! Ecoutez !
-Quoi ?
-Vous m’entendez bien ? Vous avez connu ma tante Khave Leah, Puisse-t-elle courir prier.
-Je n’ai pas bien entendu, puisse-t-elle quoi ?
-Courir prier !
-Acheter des sommiers ? Elle a besoin de courir ? Elle ne peut pas marcher, elle n’a pas le temps ?
-Je parle de ma tante Khave Leah. Cela fait deux ans qu’elle ne vit plus… jusqu’à 120 ans ! Elle a laissé un bâtiment avec un magasin de délicatesses dans lequel elle était associée à 50% avec un contrat de 20 ans. Sur la moitié du magasin, il y a encore un emprunt de 10.000 livres auxquels s’ajoutent 8 % par an. Vous avez compris ? Qu’est-ce que j’ai dit ?
– Oui, vous dites que votre belle-mère a un magasin, oui, où vous êtes associé à 50%, oui, avec un contrat de 120 ans. Hein ?
– Non, Monsieur Fridman, écoutez bien, je ne suis pas associé et ma belle-mère n’a pas de magasin.
– Mais alors, qui a un magasin ?
– Ma tante, mais elle ne vit plus. Elle est morte.
– Quoi, morte ? Elle a laissé une affaire morte ? Et qui est-ce qui donne 8% par année pour une affaire morte ? Vous ou votre belle-mère ?
– Monsieur Fridman, je n’ai pas de belle-mère.
– Ah, qu’avez-vous alors ?
– Rien.
– Vous avez pourtant dit que vous en aviez une.
– Oui, une tante, mais elle ne vit plus, elle est morte. Elle a laissé un bâtiment avec un magasin au centre de Tel-Aviv. Vous savez ce que ça vaut aujourd’hui un tel bâtiment ?
– Ecoutez, Monsieur Rosenberg, ne me faites pas languir, soyez concis !
– Monsieur Fridman, nous pouvons reprendre cette affaire, pour un prix minime.
-Monsieur Fridman !
-Hein ?
-Vous vivez ?
-Non !
-Ne faites pas de blagues ! J’ai dit qu’on pouvait entrer pour un prix minime.
– Oui, mais comment ?
– Ah ! Si vous me demandez déjà comment, vous êtes mon homme ! Votre « comment » vaut son pesant d’or. Vous êtes un homme d’affaires et vous posez la bonne question. Voilà de quoi il s’agit.
– J’écoute.
– Il y a deux gendres, les deux gendres de la tante Khave Leah. L’un s’appelle Seltser.
– Quel Seltser ?
– Celui qui a une toux sèche, vous le connaissez ?
– Non, je ne connais pas celui avec la toux sèche, mais je connais le Seltser avec les mains moites.
– Votre Seltser est un frère à mon Seltser, on l’appelle Shmelke.
-Oui bien sur, ce Shmelke est un intime de ma femme.
-Monsieur Fridman, je vous prie, mettez votre Shmelke et votre femme de côté et écoutez !
-Moi je parle du Seltser qu’on appelle Menache. Lui, c’est le premier gendre.
– Ah oui ?
– Le second s’appelle Rabinowitz. Ils sont tous deux à couteaux tirés.
-Je n’ai pas entendu ! Ils sont à quoi ?
-A couteaux tirés. Ils se battent comme des chiens.
– Et à qui appartiennent les chiens ?
– A personne. Mais laissez tomber les chiens. Les deux ne s’entendent pas bien, c’est pour ça que j’ai dit qu’ils se battent comme des chiens.
– Oui, mais les chiens sont à qui, à Rabinowitz ou à Menache ?
– Fichez-moi la paix avec les chiens. Ils ne sont plus là, les chiens, ils sont crevés ! Les deux se détestent et en plus il y a une troisième, la fille aînée de la tante Khave Leah, Gitel la veuve de Weinman.
– Ah, Weinman, c’est bien, Il est très jovial ce Weinman, comment va-t-il ?
– Il ne va plus, il n’est plus là, il est mort et Gitel est sa veuve. Elle se dispute avec les deux gendres, Rabinowitz et Menache. Elle ne vit pas en bonne entente avec eux. Vous comprenez ce que je vous dis ?
– Donc Rabinowitz est décédé ?
– Non, c’est Weinman qui est décédé.
– Oui, le Weinman qui a laissé une veuve, la tante Khave Leah.
– Mais non, la tante Khave Leah est aussi morte.
– Mais alors, qui vit ?
– Menache, Rabinowitz et Khane Gitel.
– Mais vous venez de dire que Khane Gitel ne vit plus !
– Khane Gitel vit, mais elle ne vit pas bien. Elle ne vit pas bien avec Rabinowitz et avec Menache.
– Ah, je comprends, elle a raison. Elle vient d’être veuve et ne va pas déjà aller vivre avec eux ! Elle fait très bien.
– Monsieur Fridman, écoutez-moi bien. Cette affaire se présente et il faut agir vite, l’affaire brûle, il faut sauter dedans, investir de l’argent. Et vous vous demandez qui est qui ?
– Monsieur Rosenberg, faites-moi plaisir, vous avez le temps ?
– Oui.
– Si vous avez le temps, voulez-vous me répéter encore une fois toute l’affaire, car jusqu’à présent, je n’ai écouté que d’une oreille.
– Alors, écoutez des deux oreilles !
-Oui, mais faites-le vite !
-Voici en deux mots : la tante Khave Leah est décédée et a laissé un bâtiment avec un magasin de délicatesses. Elle a laissé un testament disant que ses deux gendres hériteront du bâtiment et sa fille Gitel, la veuve de Weinman, du magasin. Mais les trois ne s’entendent pas. Voici donc l’affaire en deux mots.
– Ils ne s’entendent pas, alors ils ne vivent pas en paix ?
– Non ils ne vivent pas en paix.
– Mais s’ils ne vivent pas en paix, ils ne voudront pas sortir de l’affaire, alors comment allons-nous y rentrer ?
– On pourra bien entrer dans l’affaire, car Rabinowitz veut vendre le bâtiment, il a besoin d’argent.
– Ah, il a besoin d’argent ! Et que se passe-t-il avec Naftule?
– Quel Naftule?
– Mais celui qui a la toux sèche.
– Celui qui a la toux sèche s’appelle Menache.
– Mais vous avez dit que Menache est mort.
– NON, j’ai dit que Weinman est décédé.
– Ah, Weinman est décédé ! Et qu’en est-il les chiens, alors?
– LES CHIENS SONT CREVES !
– Un instant, est ce que la tante Khave Leah vit encore ?
– Oy oy, elle est déjà en train de revenir ! C’est elle qui est à l’origine de toute la fête !
– Quelle fête, que dites-vous, je ne comprends pas.
– C’est elle qui est à l’origine de l’affaire.
– Vous savez, Monsieur Rosenberg, je ne comprends rien à toute ça. Vous avez dit que Weinman est décédé.
– Oui.
– La tante Khave Leah est morte.
– Oui
– Les chiens sont crevés.
– Oui
– Alors pourquoi il y a une fête ? Pourquoi une fête ?
– Fête, mais quelle fête ? J’ai seulement employé une expression ! Si vous continuez comme ça, vous allez m’envoyer à mes propres funérailles.
-Ecoutez, Monsieur Rosenberg, faites-moi un plaisir, si vous voulez discuter avec moi, cessez de parler de funérailles.
– Bon, écoutez.
-Mais faites vite alors !
-Voici en deux mots : Rabinowitz veut vendre parce qu’il a besoin d’argent. Menache ne veut pas rester au magasin de délicatesses car il joue au bridge avec la bonne société et a aussi besoin d’argent. Elle, Khane Gitel veut se marier avec un combinard, lequel veut racheter sa part de magasin pour agrandir son propre magasin. Vous avez compris ?
– Oui, ils veulent tous vendre car ils ont besoin d’argent.
– Oui et c’est ici que nous arrivons, que nous entrons dans l’affaire. Mais nous avons seulement besoin d’une chose.
– Quoi, quelle chose ? Nous avons aussi besoin d’argent ?
– Et c’est ici que se trouve le nœud !
-Quoi, je n’ai pas entendu !
-Le nœud.
– Quoi, quel nœud ?
– Vous ne savez pas ce que c’est un nœud ? Bon, regardez, ici il y a une planche et au milieu il y a un nœud. Le nœud se trouve dans le bois, vous voyez ?
– Je ne vois pas de bois, je ne vois pas de nœud, je ne vois rien ! Expliquez-moi cette affaire de bois.
– Il ne s’agit pas ici de bois, mais de planches.
– De planches ? Mais faire des planches, c’est une très bonne affaire. Où allons-nous trouver des planches ?
– Des arbres. On coupe les arbres, on les divise en morceaux, ensuite on les scie et on a des planches et au milieu des planches il y a un nœud. Vous comprenez ?
– Oui, maintenant tout est clair, j’ai tout compris maintenant ! Mais dites-moi, Monsieur Rosenberg, cette scierie est à vendre ?
– Quelle scierie ?
– Mais vous m’avez dit qu’il y a une scierie et qu’on y scie les troncs d’arbres.
– Mais Monsieur Fridman !
– Ecoutez, cette histoire de scierie me plaît, mais où est-ce qu’elle se trouve, cette scierie ? Il faut commencer par compter si le transport ne nous coûte pas trop cher.
– Mais de quel transport parlez-vous?
– Le transport des arbres, des planches, du bois, des nœuds.
– Ecoutez, Monsieur Fridman, j’ai voulu vous expliquer par un exemple alors j’ai utilisé l’exemple du nœud. Je retire le nœud, il n’y a plus de nœud, plus d’arbres, plus de planches, plus de scierie, plus de bois, plus rien ! J’ai voulu dire qu’ici était enterré le chien
– Et quand est-ce qu’il est crevé ?
– Qui ?
– Le chien
– Quel chien ?
– Vous me le demandez à moi ? Non, je vous le demande à vous ! Le chien que vous dites avoir enterré.
– Mais je n’ai pas enterré de chien.
– Ah, vous ne l’avez pas enterré ?
– J’aurais dû m’enterrer moi-même avant de vous téléphoner. J’aurais dû me casser les mains et les pieds. J’aurais dû avoir une paralysie de la langue avant que ce nœud ne soit sorti de ma bouche.
– Monsieur Rosenberg, ne vous énervez pas, je vais solutionner tous les problèmes, j’entre dans cette affaire !
– C’est vrai ?
– Cent pour cent.
– Comment ?
– Simplement, lorsque nous achèterons la scierie, qu’est-ce que ça peut bien nous faire qu’un chien s’y trouve ?
– Oh mon Dieu !
– Monsieur Rosenberg ? Monsieur Rosenberg ? Est-ce que vous avez une chaise sous la main ? Je dois vous dire quelque chose, mais j’ai peur que vous fassiez un malaise. Monsieur Rosenberg, avez-vous de l’argent ? Car moi, je n’en ai pas ! … Monsieur Rosenberg ? Vous voyez, les affaires juives, quand il s’agit de trouver l’argent, il fait le mort.
]]>