Le numéro de janvier 2013 du toujours intéressant mensuel Books porte sur « Le suicide d’Israël ». On y trouve cette analyse* sur les rapports entre laïques et religieux d’Assaf Inbari, écrivain et journaliste à Haaretz, qui mérite vraiment que l’on y réfléchisse. Extraits.
Il fut un temps où il existait une majorité laïque en Israël. Ce n’est plus le cas. Voilà ce que révèle une étude publiée en 2012** : 80% des Juifs israéliens croient en Dieu; 67% croient que les Juifs sont le peuple élu; 65% croient que la Torah et ses préceptes ont été reçus de Dieu; et 56% croient en une vie après la mort.
Il ne s’agit plus d’attachement populaire envers des coutumes traditionnelles, mais bel et bien d’une question de foi : trois Juifs israéliens sur quatre ne sont pas athées. Même s’ils n’observent pas le shabbat, ils se raccrochent au système de croyance fondamental de la religion juive.
Nous nous berçons depuis de nombreuses années de l’illusion d’une « majorité laïque », sabotant ainsi la possibilité de créer un melting-pot juif pluraliste en Israël. Ce melting-pot n’a jamais vu le jour, parce que ceux des athées qui pensent constituer une majorité sont aussi arrogants que les « haredim »(« ultra-orthodoxes »).
Cela se produira donc seulement si nous comprenons que le fondement de l’Etat juif démocratique n’est pas l’athéisme -auquel adhèrent de moins en moins d’Israéliens-, mais le pluralisme, auquel adhère encore la majorité (…).
Sous le discours universitaire élégant à propos du « multiculturalisme » se cache la réalité effrayante de l’hostilité entre communautés qui menace de se transformer en guerre fratricide. Construit sans fondations, l’Etat israélien s’abîme dans une politique d’opportunisme brutal, hypocrite et sans retenue, qui est de plus en plus raciste et de moins en moins démocratique.
Voilà ce qui se passe quand la « majorité laïque » se dispense du judaïsme pour le laisser entre les mains des orthodoxes et des ultra-orthodoxes, comme si cette religion était une entité donnée, figée, dont l’essence serait connue des seuls orthodoxes et des haredim.
Mais le judaïsme n’a jamais été une entité figée. Si c’était le cas, le livre de prière n’aurait pas remplacé les sacrifices animaux, (…) les fêtes et dates commémoratives comme Hanoucca et Tisha Beav n’auraient pas été fixées; et nous en serions encore à lapider les fils rebelles.
Face aux haredim pour lesquels le judaïsme signifie l’exclusion des femmes et l’indifférence à l’égard des obligations civiles, le mouvement laïque aurait dû se présenter comme un groupe juif craignant pour l’image de cette religion et sa pratique éclairée, égalitaire et démocratique.
En tant que courant juif, les laïcs auraient dû affronter les rabbins du mouvement national-religieux pour qui cette croyance signifie ignorer l’existence des Palestiniens, perpétuer la discrimination contre la population arabe et se considérer comme les réels commandants des forces de défense israéliennes.
Une même vision du judaïsme ?
Sur le plan démographique, l’avenir est tout tracé, puisque le taux de natalité des orthodoxes et ultra-orthodoxes est dix fois supérieur à celui de la population laïque. Nous vivons les derniers moments où il est encore possible d’engager le processus qui fera de la société israélienne une communauté juive pluraliste, parce que les modérés constituent encore une solide majorité.
De même que seules 3% des personnes interrogées dans le cadre de l’enquête du Guttman Center se déclarent « laïques, antireligieuses » (contre 43% qui se déclarent « laïques, pas antireligieuses »), la majorité des orthodoxes et des ultra-orthodoxes ne sont pas des fanatiques militants. Pas encore.
Mais ils deviendront de plus en plus extrêmes à mesure que leur poids démographique atteindra une masse critique, consolidant leur domination. Nous avons quelques années de répit entre l’hégémonie laïque passée et l’hégémonie religieuse à venir (mais encore évitable).
Une alliance culturelle et sans doute aussi politique peut encore être forgée entre les Israéliens laïques, traditionnels, orthodoxes et ultra-orthodoxes qui partagent la même vision du judaïsme comme entité vivante et souhaitent le réaliser dans toutes les sphères de la vie d’où il n’a pas été exclu par les rabbins.
Une fenêtre d’opportunité s’est ouverte pour la coopération entre laïcs cherchant leurs racines et religieux aspirant au renouveau de la halakha, le droit religieux juif. Reste à savoir si nous agirons avant que cette fenêtre ne se ferme (…).
**Cette étude, «Croyances, pratiques et valeurs parmi les Juifs israéliens», a été menée par le « Guttman Center for Surveys », émanation d’Israël Democracy Institute.
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