Charles Timothy « Chuck » Hagel : retenez ce nom, c’est celui du prochain Secrétaire (ministre) à la Défense de Barack Obama. Une nomination qui claque comme un désaveau pour l’AIPAC, le lobby pro-israélien.
Ce sera donc Chuck Hagel dirigera le Pentagone et son impressionnant budget (qu’il va au demeurant tenter de réduire) : environ 560 milliards €. Quatre fois le budget global de notre pays (dans les 140 milliards €) !
Là-dedans, il y a au moins 2,3 milliards qui iront à Israël au titre de l’aide militaire, soit 20% du budget de Tsahal. Si on en parle, c’est que cette nomination a suscité un violent affrontement entre pro- et anti-Israéliens aux Etats-Unis.
Rectification : entre « grands amis » et « super-grands amis » de l’Etat juif. Car, dans la classe politique américaine, les adversaires non pas d’Israël, mais de son gouvernement actuel, se comptent sur les doigts d’une main.
Ce que ses opposants ont donc reproché à Chuck Hagel, c’est de ne pas être un partisan inconditionnel de la politique de B. Netanyahou, ce qui revient, selon eux, à être anti-israélien (sous entendu : et donc antisémite).
Car le nouveau Secrétaire à la Défense n’a jamais hésité à ruer dans les brancards. C’est ainsi que ce Républicain, sénateur du Nebraska de 1997 à 2009, a tiré à boulets rouges sur la « plus que pitoyable » politique de l’Administration Bush en Irak.
Plus récemment, il s’est opposé aux sanctions économiques contre l’Iran qu’il juge inefficaces. Et en 2006, il a affirmé que le lobby pro-israélien* « intimidait nombre d’élus à Washington ».
Moyennant quoi, plusieurs sénateurs républicains ont affirmé que Hagel « serait le secrétaire à la Défense le plus hostile à Israël de toute l’histoire des Etats-Unis ». De son côté, le quotidien israélien Yediot Aharonot estimait qu’il serait « le pire cauchemar pour le prochain gouvernement de droite ».
L’actuel président de la Knesset, Réouven Rivlin, considère, lui, que sa nomination « n’influerait pas seulement sur Israël, mais sur l’ensemble de l’équilibre stratégique mondial ». Tous propos qui n’ont pas empêché le président Obama de le nommer.
Ce qui est sans conteste une défaite pour le puissant lobby pro-israélien AIPAC (« American Israel Public Affairs Committee »). Mais s’agit-il d’un revers mineur ou d’un échec cuisant ?
A priori, ce n’est guère important : Hagen court les télévisions pour montrer qu’il est bien cachère : sur chacune, il assure l’Etat juif de son « soutien total » et défie quiconque de citer « le moindre de ses votes qui aurait pu causer du tort à Israël ».
Plus fondamentalement, jamais la situation des Juifs aux Etats-Unis et les relations avec Jérusalem n’ont été meilleures. Des liens puissants unissent les deux pays, tant dans les domaines militaires ou du renseignement qu’aux niveaux économique, scientifique ou culturel.
De même, d’un point de vue politique, si le Président et son administration manifestent quelques réticences (limitées) vis-à-vis de la politique du gouvernement israélien, le Sénat et la Chambre sont là pour les ramener illico dans le droit chemin.
Et c’est là que se situe le danger. La remarque de Chuck Hagen sur « l’intimidation » des députés et sénateurs par l’AIPAC était dévastatrice parce qu’elle correspond à la réalité. Le lobby pro-israélien exerce une influence disproportionnée, exorbitante.
Au point qu’un livre** a accusé l’AIPAC de « prendre le Congrès américain en otage ». Difficile d’affirmer le contraire, surtout depuis que ce lobby a cessé d’être uniquement juif. Une bonne partie de ses dirigeants sont à présent des chrétiens évangélistes.
Très à droite (ils forment aussi les gros bataillons du Tea Party), ces derniers soutiennent non seulement le Likoud (B. Netanyahou considère que ce sont « les meilleurs amis d’Israël »), mais aussi les plus extrémistes des colons.
Et, à chaque campagne électorale, le lobby « soutient » ses amis et « punit » les autres. Résultat : ses dirigeants estiment pouvoir mobiliser sans trop d’efforts 70 sénateurs (sur 100) et une proportion équivalente des 435 représentants pour (ou contre) un projet de loi.
De quoi donner à beaucoup le sentiment d’une organisation toute puissante qui dirigerait un « gouvernement parallèle » à Washington. Un lobby qui appuie –impose ?- une politique de moins en moins populaire aux Etats-Unis.
Car, si le soutien à Israël est encore majoritaire, celui à la colonisation est en diminution constante. Y compris dans la communauté juive elle-même. Selon un récent sondage du journal Forward, 68% de ses membres sont en désaccord avec la droitisation de l’AIPAC.
Plus que paradoxal pour une institution qui prétend parler au nom des Juifs du pays. Sans oublier que, d’autre part, nombre d’élus américains voient se creuser le fossé entre les intérêts stratégiques et économiques des Etats-Unis et ceux du gouvernement israélien actuel.
A quoi s’ajoute aussi ce constat du député juif, républicain et pro-israélien Eric Cantor : « Israël est en passe de perdre les campus américains ». Les amis d’Israël chez son seul allié seront donc de plus en plus minoritaires : des Juifs extrémistes et des intégristes chrétiens vieillissants.
Voilà qui n’augure rien de bon ni pour Israël ni même pour la communauté juive américaine.
*Pour rappel, aux Etats-Unis, le terme « lobby » n’a rien de péjoratif. Il en existe des milliers qui ont pignon sur rue et défendent ouvertement tels ou tels intérêts.
**John Mearsheimer et Stephen Walt : «Le lobby israélien et la politique étrangère américaine». Ed. La Découverte. 2007.
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