Il faisait partie des petits génies du Web, ceux qui en ont fait l’outil prodigieux que nous connaissons. C’était aussi un jeune homme tourmenté et révolté. Il s’est battu contre la marchandisation d’Internet et il en est mort. Il avait 26 ans
On sait le « comment » : Aaron Swartz s’est pendu ce 11 janvier dans son appartement new-yorkais. A quelques mois près, il aurait pu faire partie du fameux « Club des 27 », ces artistes qui, comme Jim Morrison, Janet Joplin ou Amy Winehouse, sont morts dans leur 27èmeannée.
Mais, avant d’en venir au « pourquoi », voyons le « qui » : Aaron Swartz était une star de la Toile. Le New York Times lui a d’ailleurs rendu hommage en le qualifiant de « héros d’Internet ». D’autres le surnommaient le « Robin des bois du Web ».
Il faut dire qu’il était prédestiné : non seulement il était né en même temps qu’Internet mais son père était éditeur de logiciels. Bref, le genre de bébé qu’on endort avec une tétine en forme de souris et un clavier comme doudou.
Personne ne s’est donc étonné qu’à 13 ans à peine, il gagne un prix de 10.000 $ comme créateur de site. Mais, mieux que l’argent, ce prix lui donne surtout droit à un séjour au prestigieux Massachussetts Institute of Technology (MIT) de Boston.
Là, dans les meilleurs laboratoires de recherche informatiques du monde, il croise ceux qui font l’Internet du futur et qui l’acceptent immédiatement comme un de leurs pairs. L’écrivain Cory Doctorow qui l’a connu à cette époque s’en souvient encore :
«Il avait une sorte d’intellect intense et rapide qui me donnait vraiment l’impression qu’il faisait partie de la société d’Internet, qu’il appartenait à cet endroit où ce sont vos pensées qui comptent, et pas qui vous êtes ou votre âge»
De fait, il se débrouille bien, le jeune Aaron : il participe à l’élaboration des premiers flux RSS*. A 14 ans… Plus tard, il sera un des fondateurs du très populaire site Reddit**, puis il deviendra enseignant-chercheur à Harvard et…
Mais ne brûlons pas les étapes : le gamin est un génie précoce mais reste un gamin. Le genre d’ado qui n’a pas facile, surtout avec la vie : introverti, plus à l’aise avec les livres qu’avec les gens.
« Il était adorable et bourré de défauts, passionné et obstiné, brillant et stupide à un point exaspérant. J’adorais Aaron autant que je le trouvais frustrant ». Ainsi le décrit une amie proche.
Et Doctorow : « Aaron cherchait toujours des maîtres, des mentors. Mais aucun d’eux ne semblait jamais à la hauteur de ses attentes impossibles, pour lui-même comme pour eux». Du coup, peiné et frustré, Aaron s’en prenait avec violence à ceux qui l’avaient déçu.
« Maintenant, pleurons ».
Mais aucun n’en était blessé ou fâché : Nous savions que, quelle que soit la déception qu’il exprimait envers nous, elle reflétait une déception de lui-même, et du monde.» Puis, le temps passa et le gamin en colère devint un jeune homme révolté.
Doué comme il l’était, il aurait pu faire fortune et, comme bien d’autres, prendre une retraite dorée avant ses 30 ans. De fait, Aaron Swartz gagna beaucoup d’argent… et l’utilisa pour ses combats.
Très jeune, il s’engagea parmi ceux qui luttaient pour garder l’information libre sur Internet. «L’information, c’est le pouvoir, écrivait-il dans un manifeste. Mais comme tous les pouvoirs, certains veulent le garder pour eux seuls.
L’héritage du monde scientifique et culturel, publié depuis des siècles dans des livres et des journaux, est de plus en plus numérisé et mis sous clé par une poignée d’acteurs privés.C’est scandaleux et inacceptable ».
Tel était l’esprit de l’Internet des débuts dont les pionniers affirmaient que « la redistribution des connaissances rend l’humanité plus riche, quel que soit celui qui la distribue et quel que soit celui qui la reçoit. »
Une manière de penser en voie de disparition : quel internaute ne vérifie pas chaque jour que, où qu’il surfe, l’information devient une marchandise payante ? De cette guérilla, Aaron allait devenir le Che Guevara : il en avait le sourire, l’éloquence le charisme. (Mais non la raideur idéologique).
Par sa parole et ses actions –parfois à la limite de la légalité- ce David là commença vite à vraiment déranger le système. Et lorsqu’il commit une erreur, Goliath le foudroya. En 2011, Aaron pirata un site d’archives de publications universitaires payantes.
Et il mit en ligne son butin : 5 millions d’articles scientifiques. Gratuitement. Pas de quoi, on le voit, fouetter un moteur de recherche. Le site ne porta même pas plainte. Mais la justice américaine, si.
Un procureur fédéral dressa contre lui une interminable liste de griefs plus graves (et plus disproportionnés) les uns que les autres. S’il était condamné, Aaron risquait d’écoper d’un million de dollars… et de 35 ans de prison.
Comme l’a fait remarquer sa famille, « pour un crime sans victime, Aaron risquait une peine de prison plus sévère que des tueurs, des trafiquants de drogue ou des braqueurs de banque » Mais cela n’arrivera pas : le 11 janvier dernier, Aaron Swartz s’est pendu.
Comment ne pas songer au « Club des 27 » dont les premiers morts marquèrent, eux aussi, la fin d’une époque ? La perte de l’innocence. Avec le décès d’un de ses représentant les plus emblématiques, le rêve d’un Internet libre et ouvert est peut être passé.
Une fois encore, les financiers ont gagné. Reste un message sur Twitter : «Aaron mort. Nomades du monde, nous avons perdu un sage. Hackers pour la juste cause, il nous en manque un. Parents, nous avons perdu un enfant. Maintenant, pleurons.»
*Flux RSS : ces fichiers permettent de recevoir automatiquement les mises à jour de site Web
**Reddit : site de « navigation sociale » permettant de partager ses liens favoris
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