Dzigan et Schumacher : Buffetnik

Où l’on découvre enfin qui est le vrai patron de la Knesset. Et comme toujours la version audio se trouve en haut, à droite de l’article.

Voilà que le téléphone sonne à nouveau ! Un moment, j’arrive, rien ne presse, quel casse- pieds ce téléphone ! « Allo, oui, dites-moi qui parle là et je vous dirai qui parle ici ». Les gens ont une drôle d’habitude, ils m’appellent et me demandent qui parle.

« Vous êtes un idiot vous-même, espèce de cheval, âne bâté, démagogue, chauviniste, impérialiste, vendeur d’âme, espion russe, agent américain ! Je sais mieux injurier que vous. Ici c’est le Parlement Juif, la Knesset, shalom ».

Lui, il va m’apprendre à injurier! Ca fait dix ans que je travaille ici, ils n’ont aucun respect pour un membre du Parlement.… Allez, ça recommence, on ne me laisse pas vivre. « Ici la Knesset, shalom, qui parle ?

Le député Salvenik ? Lequel ? Il y en a plusieurs ! Ah, comment puis-je vous aider ? Qui parle ? A nouveau qui parle ! Vous demandez à la Knesset qui parle et qui ne parle pas ici ? Tous ceux qui ont une main et une jambe parlent.

Ah, maintenant vous me demandez qui parle, alors, demandez ! Ici parle le buffet. Le buffet, le buffet ! Comment, un buffet ne peut pas parler ? Alors, vous ne connaissez pas mon buffet, venez voir dans mon frigidaire et vous verrez !

J’ai un morceau de hareng gras qui dit des poèmes et mes oignons sont plus subtils que vos discours, venez donc goûter ma cervelle, elle vous viendra certainement à point et, à votre place j’en mangerais deux portions par jour. Vous avez déjà mangé quelque chose de meilleur que ça ? Certainement pas chez moi ! Shalom. »

Toute la journée, je reçois des coups de téléphone et on ne me laisse pas mettre de l’ordre. Dans cinq minutes, se tiendra dans la grande salle une réunion importante et quand elle va commencer, tous les députés se précipiteront vers mon buffet.

Tous les projets se préparent chez moi, car dans la salle de réunion, on n’entre qu’avec des programmes achevés. Lorsqu’un projet n’est pas accepté, on le met dans mon frigidaire. Regardez ce que j’ai dans mon frigidaire: ici il y a toutes les lois turques.

Là-dessous, le projet de l’unité scolaire et plus bas, un projet de Constitution. Ca fait déjà dix ans qu’ils sont ici et ils pourront encore y rester pendant dix ans sans s’abîmer. Où est mon balai ?  Il y a de nouveau des papiers qui traînent par terre.

Les députés sont tellement dans la lune ! A table, ils écrivent leurs idées géniales et après ils perdent les papiers et leurs pensées traînent par terre. Un jour, un député a oublié sa tête, ça fait déjà six mois à présent et il n’est toujours pas venu la rechercher. Il se débrouille très bien comme ça, sans sa tête !

Voyons ce qu’ils ont écrit ici…  Ah, voilà un ordre du jour très important : le ministre du Développement propose un projet qui doit arrêter le développement du chômage, pas mal ! Le ministre de la Police propose une loi qui permette à un chien policier de mordre un humain.

Le ministre de la Santé propose d’augmenter rapidement la population de façon naturelle : une femme ne pourra pas être enceinte plus de six mois. Vous voyez bien que tout passe par mes mains…

C’est un  travail très difficile que de tenir le buffet d’un Parlement juif ! C’est un poste très dur et empli de responsabilités. J’ai dû l’accepter car mon Parti m’y a obligé. Quel Parti ? Le mien, le Mapai.

Quand je suis arrivé ici il y a dix ans, on m’a demandé à la douane ce que j’avais à déclarer. J’ai répondu que je déclarais vouloir être membre du Mapai. Le douanier m’a demandé si je le faisais par conviction ou pour les affaires.

Je lui ai répondu que j’avais la conviction que c’était la meilleure affaire ! Quand le Parti a été assuré de mes qualités politiques, on m’a engagé comme gérant du buffet de la Knesset. Beaucoup de partis se sont âprement disputés pour avoir cette gérance, mais le Mapai n’a pas voulu lâcher.

Ben Gourion a posé des conditions avant de signer sa coalition : le ministère des Affaires Etrangères, le ministère des Finances, le ministère de la Sécurité et la cantine du Parlement devaient rester entre nos mains. Et c’est resté comme ça.

Notre Parti a tous les postes clés. Ben Gourion mène le gouvernement et moi les estomacs. De nouveau, le téléphone ! « Knesset, shalom, qui parle ? Le chef du protocole ? Oui, comment puis-je vous aider ? Une délégation, oui, de quel pays ? Du Parlement français, laissez-moi faire, je vais les accueillir comme il se doit.

Que pensez-vous que je doive mettre, un smoking ou un frac? Que dites-vous? Une nappe propre ? Mais chez moi, elle est toujours propre ! » Tout repose toujours sur ma tête. Quand une délégation arrive de l’étranger, qui doit les accueillir en premier ? Moi !

Où est le balai ? J’ai de nouveau perdu le balai. Officiellement, c’est le président qui dirige la Knesset, mais en fait, tout le travail repose sur mes épaules. Sa salle des débats est toujours vide et chez moi, c’est toujours plein !

Le président travaille avec huit représentants et moi seulement avec ma femme. Où est le balai, je n’ai de nouveau pas le balai ! Entre nous, je peux me reposer sur ma femme exactement comme le président peut se reposer sur ses représentants.

Personne ne peut égaler le Président, vous devriez voir avec quelle grâce, quelle élégance il manie son marteau en disant « sheket », silence. Quand un de ses remplaçants a pour la première fois frappé de son marteau en criant « sheket », il a réveillé tous les députés endormis, tous les trois, car il n’y en avait pas plus pendant la séance !

Toute chose demande de la pratique, il faut apprendre. C’est pour ça qu’on a ouvert une nouvelle école à Jérusalem pour diplomates et parlementaires. Personne ne nous entend, je trouve qu’ils l’ont ouvert trop tard, ils auraient dû le faire il y a onze ans.

Pourquoi pensez-vous que des délégations de parlementaires vont d’un pays à l’autre ? Pour apprendre ! Pour apprendre comment se disputer, insulter, se prendre à la gorge, s’insulter, en un mot, se conduire comme un parlementaire.

Même moi, on m’a envoyé à l’étranger pour parfaire mon écolage. J’ai étudié le buffet aux Parlement anglais et français. J’ai terminé un cours de savoir-faire, de bonnes manières, d’esthétique et d’étiquette.

J’ai dû goûter 475 plats différents. Au Parlement français, on m’a offert des grenouilles, des crabes, des escargots et des vers. Lorsque je les ai mis en bouche, j’ai failli vomir  mais comme il fallait soutenir l’amitié franco-israélienne, j’ai tout avalé avec bonté. C’est pour ça que je connais parfaitement la cuisine anglaise et française.

Lorsque je suis rentré de mon voyage, mon premier client a été le Ministre Shapiro. Voulant lui montrer mon talent, je lui ai demandé : « Monsieur le Ministre, quelle cuisine préférez-vous, la française ou l’anglaise ?». Il m’a répondu : « Ca m’est égal, je voudrais avoir deux œufs brouillés ».

C’est comme ça, en quelques mots qu’il a anéanti toutes mes études ! De toute manière, tout ça est inutile chez nous. Pour chaque député nous devons préparer des plats différents. Pour chaque fraction politique, un  autre menu.

Et je dois me souvenir de tout ! Pour les députés communistes, je prépare toujours du goulash à la hongroise, arrosé de sauce russe, un borcht ukrainien à la Khmelnitski. Jamais ils ne mettront du beurre américain ou des sardines françaises en bouche, ils ne les mangent que lorsque personne ne les voit !

Je ne donnerais jamais au député Bernstein des Sionistes généraux du mits eshkoliot, car lorsqu’il se souvient d’Eshkol, il a de l’amertume en bouche. Par contre, je ne donnerai jamais du fromage suisse au ministre des Finances Eshkol

Il ne peut pas même le regarder. Lorsqu’il voit les trous, il se souvient du budget et en perd l’appétit. Lorsque Ben Gourion vient, il ne mange presque rien, de temps en temps il boit quelque chose. Je lui prépare une bouteille de Coca Pola, euh, Coca Cola.

On sonne de nouveau ! « Knesset, shalom, oui, je suis prêt. Les Français ne viennent pas ? Qui vient à leur place ? Une délégation de la Maison des Lords d’Angleterre ? Je vous ai pourtant déjà dit d’apprendre à vos ministres quand on porte un frac et quand on porte des pantalons rayés. Je veux avoir l’air mieux que les Lords eux-mêmes ! »

Je dois à nouveau me changer ! Pour chaque délégation, je dois m’habiller différemment. Il ne me manquait plus que les Anglais ! Vous savez que c’est un plaisir de travailler au Parlement britannique ?

Lorsque je regardais le Lord qui dirige leur buffet, j’étais tout simplement jaloux. Jamais il n’arrive qu’un Lord vérifie l’adition, il paye tout ce qu’on lui demande. Si seulement je pouvais avoir leur buffet pendant un mois, je deviendrais moi-même un Lord.

Quoi ? Vous ne me croyez pas ? Si notre ministre des Finances voulait seulement m’écouter, on créerait aussi à la Knesset une Chambre des Lords et on nommerait Lord celui qui paye le plus d’impôts.

Vous pouvez vous imaginer ce qui se passerait ici ! On n’aurait plus à attendre qu’un Juif dénonce un autre, chacun essayerait de payer encore plus d’impôts. Un juif de Tel-Aviv se laisserait déculotter afin de recevoir le titre de Lord.

Beaucoup de noms sonneraient beaucoup mieux, comme en Angleterre. Le député Czernin se nommerait Lord Czernin Lloyd. Sans compter tous les privilèges qu’un Lord aurait chez nous. Un Lord n’aurait pas à faire la file pour attendre l’autobus, non !

Si le chauffeur voyait, pendant un jour de chaleur, un hamsin, un homme vêtu d’un long caftan en velours, avec une perruque sur la tête, il l’inviterait naturellement à rentrer par l’avant. Et il ne le traiterait pas d’âne, mais de Lord Ane !

Et si à la Knesset, il y avait des Lords, je n’aurais pas à me casser la tête pour tenir une comptabilité. Vous voyez ce carnet, eh bien, c’est le carnet des dettes. Les députés ne vivent qu’à crédit, ce n’est pas étonnant, car ils touchent leur salaire le premier du mois et ils n’ont assez que jusqu’au quinze.

Ce n’est pas le salaire qui est trop petit, c’est seulement le mois qui est trop long ! Je propose qu’on fasse une nouvelle loi : ou bien on augmente la pension, ou on raccourcit les mois ! Un mois ne doit pas avoir plus que quinze jours, ça suffit bien.

Je n’aurais pas à tenir une comptabilité pendant toute l’année. Ce carnet a presque quatre ans, ce n’est pas une blague, si vous saviez ce qu’il y a dans ce carnet ! Il faut absolument que je commence à encaisser les dettes car les nouvelles élections approchent et bientôt j’aurai besoin d’un nouveau carnet.

Ce nouveau carnet devra être plus grand aussi, car avec ces nouvelles élections, nous aurons encore plus de partis politiques. Qu’avons-nous maintenant, presque rien ? Selon mon calcul, nous avons en tout et pour tout deux partis, un de gauche et un de droite.

Ceux de gauche sont des prolétaires qui veulent devenir des capitalistes et ceux de droite sont des capitalistes dont ceux de gauche veulent faire des prolétaires. Ceux de droite se divisent entre optimistes et pessimistes.

Les optimistes disent que si le gouvernement continue dans sa voie, nous serons bientôt obligés d’aller mendier de maison en maison. Les pessimistes disent qu’ils sont d’accord pour mendier, mais chez qui ?

Quelle est en fait la différence entre capitalisme et socialisme, si vous ne savez pas, je vais vous l’expliquer : le capitalisme est une prospérité mal organisée et le socialisme est un marasme bien organisé.

Je considère qu’on doit avoir plus de partis. Lorsqu’il y aura plus de partis, nous aurons plus de députés et si nous avons plus de députés, nous pourrons enfin agrandir le nouveau bâtiment de la Knesset. Et c’est sur cela que je compte.

Je suis tellement à l’étroit ici que je ne sais plus où me tourner, mais là je pourrai enfin m’étaler. Vous devriez voir le plan du nouveau bâtiment, il y aura là un buffet qui aura la plus grande avancée technologique du pays.

Là, il ne pourra plus arriver qu’un député s’endorme pendant la séance, car il y aura des chambres à coucher spéciales. Près des tribunes, il y aura des appareils spéciaux qui draineront l’eau des discours et avec cette eau, on pourra arroser tout le Néguev.

Dans la salle, les fauteuils seront confortables et tourneront comme chez le coiffeur ou le dentiste. Pendant la session, un député pourra se faire coiffer ou plomber les dents pour ne pas perdre inutilement du temps.

La Knesset aura son propre orchestre qui ne jouera pas seulement avec les clés de fa ou de sol, mais avec la clé du parti. Dans un cabinet spécial, il y aura des figurines de cire représentant tous les ministres.

Lorsque le Premier Ministre devra tenir une session importante, il n’aura pas besoin d’être personnellement présent car il pourra se faire remplacer par sa figure en cire. Et quand le gouvernement sera en cire (waks), la démocratie pourra grandir (vaksen), non pas la Démocratie Populaire, mais la véritable démocratie.

Vous connaissez la différence ? Je vais vous l’expliquer : Dans un pays démocratique, le Premier Ministre rassemble toutes les blagues que les citoyens font sur son compte. Dans une Démocratie Populaire, le même ministre rassemble les citoyens qui font ces blagues!

Allo ? Quoi ? A nouveau un changement, encore un changement ! La délégation anglaise ne vient pas, qui vient alors ? Je dois de nouveau me changer, il nous arrive une délégation de ce nouveau pays, comment ça s’appelle encore ? Ramat Ghana, euh, Ghana !

Ils se promènent encore presque nus et moi je dois m’habiller, je veux dire, me déshabiller comme eux. Ce sont nos meilleurs amis, car, toute leur vie, ils on été des esclaves et ils veulent maintenant avoir des délégués, organiser des œuvres de bienfaisance, recevoir de l’argent.

Où pourraient-ils mieux apprendre tout ça que chez nous ? C’est une délégation commerciale qui vient d’arriver pour conclure des arrangements d’affaires. Nous allons leur apprendre à mendier et eux vont nous apprendre à nous promener nus et sans chaussures.

Leurs vêtements nous iront parfaitement car nous avons le même climat qu’eux, un climat philanthropical. J’ai même rencontré ici un nouvel immigrant du Ghana et lui ai demandé s’il y avait des Juifs là-bas, il m’a répondu que jusqu’à présent il était le seul Juif du Ghana, mais que lorsqu’il est parti, il en est resté deux.

Comment est-ce possible ? lui ai-je demandé. Tout simplement m’a-t-il dit, j’étais le seul Juif du Ghana quand deux émissaires de l’Agence juive sont arrivés et m’ont convaincu d’aller vivre en Israël. Alors je suis venu ici et eux sont restés là-bas. Ghana !

 

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