Georges Bensoussan : ‘Il n’y a pas d’essence arabe de la domination’

L’article « Le sultan du Maroc n’a jamais protégé les Juifs » dans lequel l’historien Georges Bensoussan démonte le mythe du monarque sauveur des Juifs a connu un itinéraire troublant sur internet. Il s’est retrouvé sur le site Egalité et Réconciliation d’Alain Soral, un des principaux soutiens de Dieudonné en France. Georges Bensoussan examine avec nous ce phénomène curieux.

Pourquoi Alain Soral, proche de Dieudonné et antisioniste radical, publie sur son site Egalité et Réconciliation un entretien que vous avez accordé au site du CCLJ sur la problématique de l’attitude du sultan du Maroc à l’égard des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ?

G. Bensoussan : En publiant cet entretien sur une personnalité aussi vénérée que le sultan du Maroc dans la mémoire marocaine, le site Egalité et Réconciliation d’Alain Soral a cherché à enfoncer un coin entre Juifs et Arabes en France. Il a agi comme les milieux coloniaux français du Maghreb avant les indépendances. Il a voulu montrer qu’un historien dont le nom est juif d’origine marocaine s’attaque avec ingratitude à l’icône nationale qu’est le Roi du Maroc Mohammed V. L’objectif exclusif étant de semer la zizanie en France entre Juifs et Arabes en appuyant sur un levier classique du discours arabe sur l’ingratitude des Juifs envers l’hospitalité que le monde arabo-musulman leur avait jadis accordée.

Cette pratique était donc très courante dans les colonies françaises du Maghreb ?

G. Bensoussan : Non seulement Alain Soral met ses pas dans ceux des antisémites les plus acharnés de la Collaboration (cf. son site www.egaliteetreconciliation.fr lorsqu’il s’attaque obsessionnellement à des personnalités juives), mais il adopte aussi le comportement des colonisateurs français au Maghreb : diviser les communautés indigènes juives et musulmanes. Cet homme est émouvant, il est une vivante leçon d’histoire des années 1940 et frappante par la continuité historique dont il témoigne.

La problématique de la présence juive en terre arabe est-elle condamnée à faire l’objet de récits mythiques ?

G. Bensoussan : Absolument pas. Je ne vois pas pourquoi le monde arabe serait incapable de faire un travail d’histoire sur son passé. En France, nous sommes sortis de la vision mythique d’une France uniformément résistancialiste ou entièrement collabo. Depuis plus de quarante ans, des historiens français et étrangers ont démontré le rôle autonome de Vichy dans la persécution des Juifs (les deux statuts des Juifs et l’abrogation du décret Crémieux, etc.). La Pologne s’est aussi montrée capable de faire ce travail d’histoire. Le monde arabe n’est donc pas condamné à lire son passé à travers une vision mythique. Pour intégrer pleinement la modernité, il doit passer de la légende à l’histoire. La modernité passe, outre par l’instruction et l’émancipation des femmes, par une écriture de l’histoire qui délivre des mythes. Et le monde arabe doit sortir de ce mythe d’un espace intemporellement accueillant et imperméable au racisme. Ce fut longtemps un monde raciste, esclavagiste et dominateur. Cela ne signifie pas qu’il y ait une essence arabe de la domination. Chacun peut sortir de son passé.

Est-ce un appel aux intellectuels arabes ?

G. Bensoussan : Oui, c’est aux intellectuels arabes à faire ce travail. Et en ce qui me concerne, le premier signe de leur ouverture viendra lorsque l’Institut du monde arabe à Paris m’invitera pour présenter mon livre, Juifs en pays arabes, le grand déracinement, c’est avant tout leur histoire. Mais jusqu’à présent, je n’ai reçu aucun signe.

Dans le monde juif, cette mythologie enchantée a-t-elle aussi ses adeptes ?

G. Bensoussan : Oui, Les Juifs sont encore prisonniers de plusieurs mythologies visant à entretenir la légende dorée de leur passé en terre arabe. La dhimmitude est encore ancrée dans la mentalité d’un grand nombre de Juifs, y compris d’intellectuels juifs. Il y a donc encore beaucoup de travail à faire pour casser ces mythes et ce sont évidemment les historiens qui en viendront à bout progressivement. Ils ne seront pas les seuls à jouer un rôle déterminant. Les générations suivantes sont davantage prêtes à entendre la vérité qui était inaudible pour la précédente. Tôt ou tard, on sortira de cette mythologie enchantée concernant le passé juif en terre arabe.

Dans ce contexte tendu, pensez-vous qu’on puisse évoquer sereinement la Brigade nord-africaine (BNA), cette unité paramilitaire SS constituée en France par la Gestapo en 1944 et composée de musulmans nord-africains ?

G. Bensoussan : Ce phénomène reste marginal (300 hommes). C’est surtout difficile d’en parler dans le contexte français d’une intégration pas forcément réussie des immigrations maghrébines. Aborder cette problématique, c’est très vite mobiliser des passions liées à un présent troublé sur le plan identitaire. D’une manière générale, il est difficile d’écrire l’histoire du monde arabe dans la France d’aujourd’hui, pas seulement à cause de son passé colonial, mais aussi en raison de la présence d’une forte immigration maghrébine. Du coup, les questions d’histoire deviennent les questions du présent.  

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