Non sans raison, le philosophe Theodor Adorno a posé la Shoah comme une rupture de civilisation dont il fallait mesurer toutes les conséquences et les enseignements historiques. Il imposa pour ce faire un nouvel impératif catégorique : « Penser, c’est agir de sorte qu’Auschwitz ne se répète pas, que rien de semblable n’arrive ».
Or, avant même que ne disparaissent les derniers témoins, cet impératif catégorique apparaît plus que jamais abscons. La mémoire de la rupture est en train de s’effacer. En janvier dernier, une jeune lycéenne schaerbeekoise, après avoir assisté à la projection de La Rafle, avoua à son professeur que « de manière générale, elle était pour Hitler. Je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas lu sa bio ». (Le Soir, 8/1/2013). Au célèbre « Hitler, connais pas » des années 60 répond désormais le non moins impressionnant « Hitler, j’aime ça ». A n’en pas douter, l’humour négationniste et/ou antisémite a trouvé dans les réseaux sociaux, de Twitter à Facebook, son nouvel Eldorado.
Tout cela ne serait que tristement banal si le phénomène d’estompement ne touchait aussi notre communauté. Comment, en effet, comprendre autrement l’attitude d’un éminent responsable de notre judaïcité qui en est venu en commission du Sénat à relativiser les responsabilités de l’Etat belge dans la destruction des Juifs de Belgique. Pour étayer son propos, il ne cessait d’évoquer les Justes belges. Ne comprend-il pas que s’il y eut des Justes, c’est précisément parce que les autorités belges, représentées par ses secrétaires généraux, furent injustesenversleurs Juifs, belges et étrangers ! Tout comme les résistants, les Justes n’excusent en rien l’Etat belge, ils l’accablent au contraire. Heureusement que le Sénat, à quelques rares exceptions notables, ne s’est pas prêté au jeu de la flagornerie patriotique. Suite aux pressions exercées par le CCLJ et le CCOJB, les sénateurs ont bien renvoyé, le jeudi 24 janvier dernier, une nouvelle fois et, sans la moindre ambiguïté, au discours du Premier ministre Elio Di Rupo à la caserne Dossin. Pour rappel, il avait épinglé le rôle de certaines autorités et, à travers elles, la responsabilité de l’Etat belge.
Il n’y a pas qu’en Belgique que les souvenirs de la Shoah s’estompent. Paradoxalement, ce phénomène gagne aussi les élites intellectuelles et politiques israéliennes. En décembre dernier, lors d’un forum consacré à l’antisémitisme arabo-musulman, Manfred Gerstenfeld, un activiste israélien de mes amis, d’origine hollandaise, et ce détail est important, car 80% des Juifs des Pays-Bas furent assassinés par les nazis, en vint à souligner la supériorité intrinsèque de la culture occidentale. Tout évident qu’il puisse paraître, ce point de vue n’en est pas moins inacceptable, et ce, pour être non pas tant « dérangeant » que bien trop rapide. Alors que tout semble opposer les idéaux des Lumières à la barbarie nazie, comment ignorer que le nazisme découle de la modernité occidentale, au même titre que la démocratie sociale et libérale. Si notre aire civilisationnelle apparaît aujourd’hui incontestablement supérieure, c’est paradoxalement parce que nos sociétés ont fait le deuil de leur prétendue supériorité, et ce, sur bases des tragiques expériences des 19e (colonialisme) et 20e (totalitarisme) siècles. L’Union européenne procède tout autant des Lumières que d’Auschwitz et du Goulag. Enfin, il me paraît tout aussi évident que la montée de l’extrémisme religieux en Israël participe aussi de ce phénomène d’estompement. Plus de septante ans après l’éclipse de Dieu, il se trouve toujours plus d’Israéliens à refuser tout compromis avec les Palestiniens sur base des liens sacrés entre un Dieu, son peuple et sa Terre (cf. la nouvelle étoile de la droite religieuse Naftali Bennett). Ce retour aux certitudes d’antan me fait penser à un célèbre mot de Tristan Bernard. Pendant l’Occupation, devant la persécution qui menace, le célèbre romancier eut cette phrase sublime : « Peuple élu, peuple élu ? Vous voulez dire en ballotage ? »
Sur base de notre expérience historique pour le moins contrariée, n’y aurait-il pas lieu de faire montre, ici comme là-bas, d’un peu moins de certitudes et d’arrogance ?!
]]>