Pour certains, la condamnation du char nazi au carnaval d’Alost est inacceptable et ne fait que traduire le déséquilibre entre la sévérité avec laquelle on lutte contre la banalisation de la Shoah et l’indifférence qu’on manifeste à l’égard des atteintes à l’islam.
Cet amalgame lourd de conséquences entre la Shoah et l’islam est explicitement formulé par Henri Goldman, le rédacteur en chef de la revue Politique, dans un article de son blog intitulé « Alost et Copenhague » : « Ce rappel à l’ordre constatera la énième manifestation du “deux poids deux mesures”. Certains s’offusquent de “l’insulte à la mémoire des 6 millions de Juifs morts dans l’Holocauste” faite à Alost, mais ne voient pas l’insulte faite à des centaines de millions de musulmans à Copenhague à travers la caricature de leur prophète. Comment ? Ça n’a rien à voir ? Mais qui êtes-vous pour le décréter ? Chaque groupe humain place le sacré où il l’entend. Désolé pour vous si vous n’avez pas été consulté ».
Le rédacteur de cette revue progressiste se borne à répéter ce que des sites internet obsédés par les Juifs publient quotidiennement. Ils attribuent à ces derniers des comportements qu’ils n’adoptent pas et des projets qu’ils ne nourrissent pas. Et le fameux « deux poids, deux mesures », évidemment systématiquement au profit des Juifs, apparaît comme le mot d’ordre de cette vision fantasmée des Juifs.
Henri Goldman confond également deux notions fondamentalement différentes : la Shoah et une religion (l’islam). Cette dernière constitue un corps de croyances et de pratiques religieuses. Pour ses fidèles, elle est sacrée. Comme toutes les religions monothéistes, l’islam fait l’objet de caricatures. Avec humour, ironie et sarcasme, ces caricatures forgent une vision lucide des dogmes et des dérives intégristes de ces religions.
La Shoah, quant à elle, n’est pas une croyance, ni une religion susceptible de conditionner des pratiques intégristes. La Shoah est un événement appartenant à l’Histoire. Aussi tragique soit-elle pour les Juifs, ces derniers ne lui ont jamais conféré le moindre caractère sacré. En supposant que des organisations juives aient tenté d’ériger la Shoah en une forme de religion civile, cette tentative a toujours été démentie par l’existence d’une tradition humoristique juive particulièrement corrosive à l’égard des tragédies que subissent les Juifs. Et la Shoah n’a évidemment pas été épargnée par ces artistes.
Ainsi, en 1968, Mel Brooks réalise le film The Producers, dans lequel un producteur juif véreux et son comptable également juif montent le plus mauvais spectacle possible afin de garder l’argent qu’ils soutirent à des vieilles Juives auxquelles ils promettent des gains énormes. Le spectacle en question est une comédie musicale écrite par un nostalgique du nazisme dans laquelle Hitler est joué par un hippie homosexuel tandis que danse un ballet de femmes SS.
Oscar du meilleur scénario en 1969 et à l’affiche à Broadway pendant six ans, The Producers est considéré comme un sommet de l’humour juif. « Je suis certainement le premier Juif qui gagne beaucoup d’oseille grâce à Hitler. Dommage qu’il ne soit plus vivant pour voir le spectacle », a réagi Mel Brooks face à ce succès. La comédie musicale a même été montée à Tel-Aviv dans les années 2000. Loin de crier à l’insulte à la mémoire, de nombreux rescapés de la Shoah ont énormément ri en voyant cette comédie marquant le triomphe de l’humour juif sur la folie destructrice nazie.
Avant Mel Brooks, en 1941, Ernst Lubitsch a aussi traité avec humour un sujet aussi grave que le nazisme et la persécution des Juifs dans To be or not be. Et aujourd’hui, cette tradition satirique juive se perpétue avec Sarah Silverman, une humoriste américaine abordant des tabous sociaux et des sujets aussi controversés que le racisme, le sexisme, la religion et… la Shoah.
La différence entre l’humour juif et le char nazi du carnaval d’Alost saute aux yeux. L’humour juif est marqué par l’autodérision. Le char nazi d’Alost ainsi que les nombreuses caricatures de la Shoah en sont dépourvus. Dans ce contexte, les Juifs ont raison de cesser de rire. L’autodérision, qui permet aux Juifs de se forger une cuirasse pour se protéger des drames et des tragédies, fait défaut. Et c’est à ce moment-là que l’antisémite s’esclaffe de son rire gras. Ce rire ne trahit que sa volonté de banaliser la Shoah ou de la nier.
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