La crise a aussi touché les institutions juives, le Cercle Ben Gourion en est peut-être l’illustration la plus criante. Au-delà des rumeurs et des bruits de couloir, nous avons souhaité comprendre la situation en interrogeant les principaux intéressés. L’avenir du deuxième centre communautaire de Bruxelles et de Radio Judaïca semble en bonne voie.
Expulsion, mise en demeure, rupture, pour aboutir enfin à un accord ? Tous les bruits auront couru ces derniers mois autour du 89 chaussée de Vleurgat, à Ixelles, et de ses trois occupants : le Cercle Ben Gourion (CBG) et Radio Judaïca en tête, suivis de l’Habonim Dror, mouvement de jeunesse du samedi…
Propriété de la Centrale d’œuvres sociales juives depuis les années 40, grâce à des fonds reçus du Joint américain, l’immeuble à vocation communautaire héberge le CBG selon un contrat de commodat qui permet à ce dernier d’occuper gratuitement le bâtiment moyennant son entretien et le paiement des assurances. Mais fin 2011, le centre communautaire reçoit une notification de fin de contrat, l’enjoignant à quitter les lieux. La Centrale a en effet décidé de vendre.
Le moment de panique passé, les négociations seront âpres pour s’entendre enfinsur une date de remise des clés. « Le CBG restera dans l’immeuble jusqu’à ce que celui-ci trouve acquéreur », se réjouit aujourd’hui Diane Culer, sa présidente. « Nous cherchons un endroit où nous redéployer. La Centrale devrait nous apporter une aide pour notre nouvelle acquisition… ».
Un Foyer remanié
Ancien administrateur, animateur de l’émission du CCOJB « Pour tout vous dire », chaque jeudi de 17h à 18h, Henri Benkoski a toujours considéré Radio Judaïca comme son bébé. « A l’époque, le CBG (résultant d’une scission d’avec le CCLJ, ndlr) avait ouvert depuis peu quand on a créé la radio pour rééquilibrer la vision du conflit israélo-palestinien et donner une voix différente de Regards. Nous étions la première radio juive en Europe », précise-t-il. « La conférence des présidents des institutions juives s’est exceptionnellement réunie pour nous demander de ne pas émettre, craignant de réveiller l’antisémitisme… Mais dès le lendemain, le 11 mars 1980, grâce à un émetteur clandestin, j’ai accueilli mon premier invité. C’était David Susskind… La Sûreté de l’Etat était sur les toits et nous avons tous les deux été menacés de mort ! ». Henri Benkoski a suivi de près l’évolution de la radio et les doutes plus récents quant à l’avenir de l’institution : « Le bâtiment s’est détérioré d’année en année », admet-il. « L’hypothèse de tout remettre en état a été abandonnée, les frais étant trop importants. L’endroit étant devenu intéressant financièrement, grâce à la plus-value du quartier, la Centrale, en bon père de famille, a logiquement préféré vendre ». Si la procédure n’a pas encore commencé, la situation future du Ben Gourion et de la radio semble toutefois clarifiée : « L’accord convenu début 2013 prévoirait que la Centrale vende ce bâtiment au plus offrant et rachète ensuite un bien qu’elle mettra en tout ou partie à disposition du CBG au titre d’usufruit pendant dix ans », précise Henri Benkoski. « Après quoi, soit le CBG rachètera la nu propriété, soit il s’en ira ».
« Sous-locataire » du Ben Gourion, et sentant le vent tourner, le Dror qui occupelui aussi toujours les lieux a, de son côté, exploré plusieurs pistes de partenariat avec d’autres institutions, « mais nos exigences étaient difficilement compatibles », confie Marc Gelbard, président du comité des parents. « Le Dror a donc décidé de prendre son avenir en main et a fait l’acquisition d’une maison à Forest. On a toujours confiance en nous, les parents sont très motivés et nous avons tous les éléments pour aller de l’avant. Malgré les incertitudes pesant sur notre avenir, les enfants sont restés au mouvement et cette acquisition va nous redonner tout notre dynamisme ».
Pour la présidente du CBG, Diane Culer, un grand bâtiment avec une grande salle de spectacle n’entre plus en adéquation avec les besoins de la communauté. « Nous cherchons un plateau d’environ 300 mètres carrés pour accueillir nos trois pôles d’activités : une salle polyvalente de 50-70 places -quitte à organiser des événements plus importants ailleurs-, un studio pour la radio et une rédaction pour le mensuel Contact J ».
En ce qui concerne les partenaires du CBG qui bénéficiaient, comme le Dror, d’un espace dans le bâtiment, Naamat (les femmes pionnières), les cours d’hébreu -suspendus à ce jour-, et la cafétéria d’André et Julia, « nous ne les abandonnons pas », soutient la présidente. « Nous verrons ensemble comment nous organiser une fois le déménagement effectué ».
Une radio jugée rentable
Les problèmes de bâtiment réglés, la question du financement, maintes fois débattue, devra elle aussi trouver une issue favorable. Du côté de la présidence, on estime la situation « saine, mais difficile ». « Les dettes du passé ont été apurées, le souci concerne plutôt le quotidien », témoigne le vice-président du CBG, en charge de Radio Judaïca, Maurice Blibaum, présent lui aussi depuis les premières heures de la radio. « Nous avons reçu de nombreux courriersde soutien, de particuliers, de représentants et de dirigeants communautaires pour savoir ce qu’on devenait. Ce déménagement nous donnera les moyens de rebondir. Il y a de la place pour deux centres communautaires comme il y en a pour trois écoles juives », assure-t-il.
Avec une information très complète, objet central de Radio Judaïca, traitant du monde juif, d’Israël, de la résurgence de l’antisémitisme, mais aussi de la culture juive, écouté à Bruxelles, en Flandre depuis peu grâce à Telenet, et dans le monde entier via internet, par un public aussi bien juif que non juif *, « le 90.2 FM s’est réellement professionnalisé depuis ces deux dernières années », souligne Maurice Blibaum, qui y anime chaque mardi de 17h à 18h « La vérité rien que la vérité » avant l’invité politique de 18h30. L’équipe de collaborateurs, animateurs, journalistes et techniciens, compte une cinquantaine de personnes, en grande majorité bénévoles. Sans parler des correspondants en Israël, en France, aux Etats-Unis et au Canada. « Nous sommes une radio miracle », insiste MauriceBlibaum, « qui fait énormément avec peu de moyens. Aux dernières élections en Israël, nous avons proposé une soirée spéciale de 19h à minuit, en obtenant l’intervention à l’antenne de tous les partis, y compris d’Avigdor Lieberman qui n’avait répondu à aucun média israélien ! ».
Mais les bonnes volontés et la motivationne suffisent pas toujours. « Le professionnalisme du personnel se heurte à la réalité financière », relève Henri Benkoski, particulièrement au fait du monde des médias dans le cadre de son travail. « Radio Judaïca s’est longtemps reposée sur les dons et c’est une erreur que nous payons encore aujourd’hui. Il faut accepter que la philanthropie n’a pas traversé les générations. La professionnalisation doit être totale et toucher aussi ses moyens d’existence », plaide celui qui a toujours soutenu l’engagement d’une régie publicitaire pour assurer le fonctionnement de la radio au quotidien. « C’est le seul moyen de rendre la radio pérenne », estime-t-il. « Radio Judaïca a été jugée rentable, sa spécificité juive et sa lutte contre l’antisémitisme sont porteuses, il ne faudrait pas croire que faire appel à une régie corresponde à vendre son âme… ».
Convaincu pour sa part que le caractère juif, militant et politique de la radio suscite de nombreux refus du côté des annonceurs, Maurice Blibaum penche plutôt pour un jeune motivé, indépendant ou en fin d’études, pour réaliser les objectifs financiers nécessaires. En attendant de dégoter la mine d’or ou de se mettre d’accord, et vu l’urgence de la situation, il a lancé il y a quelques mois « Les Amis de Radio Judaïca ». Le principe très simple de cette association prévoit que chaque membre organise dans ses cercles d’amis et de façon autonome une activité au bénéfice de la radio : soirée, conférence, quizz, lunch, après-midi musicale… Un apport jugé fort appréciable, mais qui ne peut compenser une radio redevance volontaire, une « taxe de solidarité » en quelque sorte régulièrement relancée et qui, ajoutée au subside de la Communauté française (13.000 euros annuels) et à l’aide de la Fondation du Judaïsme, devrait contribuer à combler le manque. Le 19 février dernier, sur les ondes, Diane Culer invitait ainsi les auditeurs à souscrire un ordre permanent de 10 euros par mois, « parce que la permanence peut faire la différence », affirmait-elle.
Projet politique
Le mensuel du CBG, Contact J, aura lui aussi subi la crise de plein fouet, les numéros de février et de mars ayant été suspendus faute de financement suffisant. La prochaine parution devrait sortir en avril. « Le moment est venu de repenser le projet de façon plus globale », estime William Racimora, le rédacteur en chef, qui envisage à moyen terme de supprimer la version papier au profit d’une seule version numérique, avec la réorganisation d’une régie publicitaire, et surtout la construction d’un nouveau site internet, probablement le maillon faible aujourd’hui de l’institution…
Si le déménagement apportera, tous l’espèrent, un nouvel élan au CBG, garantissant au sein de la communauté juive bruxelloise l’émulation suscitée par l’existence de deux centres communautaires, le rédacteur en chef de Contact J y voit aussi une opportunité pour penser l’avenir : « Au-delà du formidable atout que constitue la radio et de la question financière, il est indispensable
aujourd’hui de mettre tout ce potentiel autour d’une table pour concevoir un vrai projet politique. La crise peut être profitable dans la mesure où elle nous oblige à prendre le temps de réfléchir, même si la publication de Contact Jet la grille horaire de la radio doivent être allégées pour y arriver. L’époque d’Arié Renous est passée, il nous faut repartir sur de bonnes bases pour les trente prochaines années. Comment construire un projet politique communautaire en donnant la parole à tout le monde ? Comment faire en sorte que l’auditeur qui allume la radio se sente en même temps au Ben Gourion ? Voilà notre défi, passionnant : rassembler des personnes et des associations qui, malgré leurs différences, défendent des objectifs communs, l’identité juive contemporaine en diaspora et le rapport privilégié avec Israël ». Le « nouveau » Cercle Ben Gourion devrait voir le jour d’ici un an.
Jeudi 25 avril 2013 à 20h au Centre culturel d’Uccle, Radio Judaïca fêtera ses 33 ans, avec la pièce de théâtre Retourd’André Dajoui, en collaboration avec Philippe Grimbert. Réservations :02/648.18.59 – secretariat@cerclebengourion.be
* Non repris par le CIM, le nombre d’auditeurs de Radio Judaïca est estimé entre 20.000 et 60.000.
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