Le 12 mars prochain, à la Maison du Peuple de Saint-Gilles, Miléna Kartowski (Paris) proposera un atelier d’initiation aux chants traditionnels yiddish et roms avec Eva Salina Primack (New York), avant de nous offrir un récital a capella de leurs deux voix. Miléna Kartowski partage avec nous sa passion.
Trois ans après vous être lancée dans le chant traditionnel yiddish, vous vous retrouvez en septembre dernier à interpréter votre « Hassidish Project » en première partie du concert d’Enrico Macias à l’Olympia ! Qu’avez-vous ressenti ?
J’ai fait trois dates en septembre 2012, c’est vrai. J’étais un peu fébrile, le public étant plutôt sépharade, d’Afrique du Nord, pas du tout proche a priori de mon répertoire ashkénaze. Et pourtant, il en a redemandé ! Quand on offre de la musique sincère et vibrante, les gens y sont sensibles, peu importe nos origines.
Comment une jeune femme née à Paris en 1988 se passionne-t-elle pour le chant traditionnel yiddish ?
De mère ashkénaze et de père sépharade, je me définis comme une Juive traditionaliste, libérale, tentant de comprendre mes origines. Du côté de mes grands-parents maternels, j’ai toujours entendu parler le yiddish, qui était pour moi une langue liée à la Shoah. Enfant, je faisais les commémorations, et j’avais cette impression de porter un fardeau. Et puis, un jour, le Centre Medem-Arbeter Ring de Paris m’a proposé de devenir artiste en résidence, et cela a été, au-delà de la transmission de la langue, comme une plongée dans mon identité, dans la culture yiddish. L’idée étant de pouvoir s’exprimer un maximum, de briser la barrière qu’on se met, qu’on nous met, de comprendre d’où on vient pour créer et renouveler la pensée. Je trouve fondamental aujourd’hui de mettre en avant sa condition, féminine en l’occurrence, et la pensée juive n’est pas forcément en avance dans ce domaine. Ce qui m’intéresse et à la fois me révolte dans la musique hassidique, c’est que les femmes n’ont en principe pas le droit de la chanter. Tout ce qui est interdit, impossible, je m’y attèle ! C’est aussi une musique qui n’est pas très appréciée dans le monde sécularisé dont je fais partie. Avec l’élément artistique comme vecteur, je m’interroge sur la condition d’une jeune Juive en diaspora à l’heure de l’assimilation, dans l’ère post-Shoah, en tenant compte du fait qu’Israël est important pour moi, mais n’est pas mon pays.
Qu’aimez-vous dans le yiddish ?
Avec le yiddish, j’essaie d’aller dans les recoins moins évidents, à la recherche d’un patrimoine moins connu. Pour restituer les chants traditionnels, pour apprendre la langue, je me suis servie de bandes anciennes, j’ai vécu à Brooklyn, en plein quartier hassidique, en quête aussi de ma spiritualité. Je me suis également intéressée à la philosophie juive par le biais de mes études (un master en philosophie des religions, ndlr). Il y a quelque chose de fascinant dans le hassidisme, une piété, couplée d’une joie, forcée ou non, qui prend la musique comme catharsis, contrairement au judaïsme rabique qui refuse plutôt le plaisir.
Le 12 mars, vous proposez un concert avec Eva Salina Primack, qu’avez-vous en commun ?
C’est une première effectivement. J’ai rencontré Eva à New York en 2011, alors que je montais un laboratoire de création théâtrale yiddish avec des artistes new-yorkais. Elle a la même philosophie que moi, mais avec la musique des Balkans et rom. Nous partageons cet objectif de restituer nos traditions pour innover à l’aune de notre temps, avec la connaissance. Les chansons juives et roms sont souvent a capella et souvent transmises par des femmes. C’est important de rendre hommage à ces deux cultures, car ce sont deux peuples qui partagent une histoire, même si le peuple juif a lui une terre. Mon père est sociologue à Rom Europe et nous nous mobilisons depuis longtemps pour les Roms de France, notamment lors des expulsions à répétitions qui ont eu lieu. Nous avons organisé un voyage à Auschwitz avec l’UEJF et des organisations tziganes, une première mondiale qui a fait l’objet d’un documentaire distribué dans les collèges et lycées dans le cadre du dialogue des mémoires. Mes grands-parents ayant été déportés, j’ai pu me rendre compte à quel point les Juifs avaient pu écrire, témoigner, construire des musées. Les Roms ne sont pas organisés, ils n’ont pas eu accès à cette culture et c’est notre devoir de les y aider.
A qui s’adresse votre atelier d’initiation au chant traditionnel ?
A tous ceux qui se sentent un penchant pour la musique juive et/ou rom, à ceux qui aiment chanter, sans restriction d’âge ni de compétences. Une chanson demande juste d’ouvrir son cœur, ses oreilles et de plonger dans la culture. Apprendre un chant est la première porte d’entrée d’un monde culturel.Chanter a capella permet de revenir à la voix, aux mots, à l’histoire, à l’essentiel. Avec le chant, on rencontre les autres, on se met à nu. Chanter met du baume au cœur, scande la vie de tous les jours. On dit que les Juifs ne parlent pas, ils chantent. C’est pareil pour les Roms.
Bio express
Miléna Kartowski s’adonne depuis son plus jeune âge à la création artistique et à l’interprétation. Apprentie ballerine, elle étudiera la clarinette, le solfège, le chant, le théâtre puis la comédie musicale américaine à New York et Paris auprès des meilleurs professeurs. Passionnée par la recherche et les études, Miléna obtient sa licence de Philosophie à l’Université Paris 4 la Sorbonne, et termine actuellement son Master de Philosophie des religions à l’Université de Bordeaux 3.
Après avoir créé sa compagnie artistique « Les Haïm » et deux spectacles musicaux à Paris, en yiddish et français, dont elle est l’interprète, Miléna commence une recherche profonde sur la création artistique juive contemporaine. Elle se formera encore à l’Institut Grotowski en Pologne et à l’anthropologie théâtrale à l’Odin Teatret au Danemark, avant de créer son projet musical Hassidish Project (musique hassidique chantée en yiddish) avec trois musiciens de jazz. Aujourd’hui, Miléna travaille sur son nouveau solo poétique et musical à capella, qu’elle a conçu et interprète autour du thème de shabbat, « Quand la lune naît », avec la collaboration artistique de Yaël Tama.
Eva Salina Primack est née à Santa Cruz en Californie. Depuis son plus jeune âge, elle a grandi avec la musique et culture des Balkans et en grandissant, elle étudie avec les plus grands chanteurs actuels de musique traditionnelle balkanique.
Professeur passionnée et respectée de chant des Balkans, Eva donne des stages intensifs à travers les Etats-Unis et coach différents ensembles vocaux allant de Muse, au chœur de femmes de Cincinnati, en passant par des chœurs et ensembles crées dans des universités, ainsi que des chœurs amateurs de chant des Balkans. Eva se produit en solo, vient d’enregistrer son premier album solo qui sortira au printemps 2013, crée son propre groupe musical en collaboration avec Frank London et les grandes figures de la scène new-yorkaise.
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