Vers un judaïsme plus ouvert en Israël ?

Après le scrutin législatif du 22 janvier 2013, le pays se prépare à choisir ses grands rabbins dont le mandat de dix ans arrive à échéance ce mois-ci. L’organisation Tzohar espère tirer son épingle du jeu.

« Les élections pour le grand rabbinat ne sont pas moins importantes que le vote pour la Knesset ». En s’offrant un quart de page dans le journal Haaretz, au lendemain du scrutin législatif du 22 janvier, le comité de soutien des laïques qui défendent la candidature du rabbin David Stav, au poste de grand rabbin ashkénaze d’Israël, ne pouvait sans doute pas rêver meilleur « timing ». En principe, le pays aurait dû choisir ses grands rabbins d’ici à la fin mars, le mandat de dix ans des actuels titulaires de la fonction -le rabbin Yona Metzger (côté ashkénaze) et Shlomo Amar (côté sépharade)- arrivant à échéance ce mois-ci. Mais en raison de l’élection de la 19e Knesset, et compte tenu du fait que parmi les 150 membres du comité de sélection doivent figurer deux ministres et cinq parlementaires, les élections pour le grand rabbinat ont été repoussées au mois de juin.

Le résultat des législatives est-il susceptible d’avoir un impact sur cette seconde échéance ? Les jeux restent très ouverts. Mais, tout comme un vent nouveau a soufflé sur l’Assemblée sortie des urnes le 22 janvier, avec la percée du parti « Yesh Atid », il y a fort à parier que la campagne pour le grand rabbinat jouera la carte du changement. « Le choix du grand rabbin s’effectue tous les dix ans. Son influence sur notre qualité de vie est tout aussi grande que celle du gouvernement. Le rabbinat contrôlé par la minorité haredi lithuanienne est parvenu à se mettre à dos le public laïque. Une alternative est possible », pouvait-on encore lire sur l’encart publicitaire en faveur de la candidature de David Stav. « Il est temps de choisir un rabbin sioniste, qui a servi dans les blindés et dont les enfants servent dans l’armée ».

Ces dernières années, le rav David Stav, qui dirige la communauté de Shoham, s’est surtout fait connaitre par son appartenance au mouvement Tzohar. Fondée par des rabbins orthodoxes modérés, cette organisation vise à revitaliser la place du rabbinat dans la société israélienne, en engageant un dialogue constructif avec le public laïque. Alors que le pays ne propose pas de mariage civil, obligeant des milliers d’Israéliens hostiles à cette mainmise du rabbinat orthodoxe à convoler à l’étranger, Tzohar (« ouverture ») s’est notamment illustrée dans le domaine des cérémonies alternatives. Chaque année, les rabbins de l’organisation unissent ainsi près de 3.000 couples ne souhaitant pas avoir affaire avec le rabbinat orthodoxe, mais qui restent néanmoins désireux de se marier religieusement en Israël.

Fait remarquable : le rabbin Shaï Piron, numéro deux de la liste « Yesh Atid », qui s’est hissé au rang de second parti de la Knesset, fait également partie des membres fondateurs de Tzohar. Appartenant au courant sioniste religieux, cet éducateur pourrait donc peser de tout son poids dans cette autre élection. D’autant que David Stav devrait affronter d’autres candidats pour le poste de grand rabbin ashkénaze. Parmi les noms évoqués figurent les rabbins sionistes religieux Eliezer Igra et Yaakov Shapira, ainsi que les rabbins ultra-orthodoxes David Yitzhak Grossman et David Lau (le fils de l’ancien grand rabbin Yisrael Meïr Lau).

De là à dire que les dossiers les plus sensibles -tels que le mariage civil, les conversions ou le pluralisme au sein du judaïsme- seront mis sur la table dans les mois à venir, il y a un pas. Témoin, la vive polémique suscitée fin décembre après qu’ont été rendues publiques les positions d’un autre rabbin de la mouvance Tzohar, Youval Cherlow.

A l’occasion d’un voyage aux Etats-Unis, ce rabbin qui dirige l’académie religieuse pré-militaire de Petah Tikva, avait écrit une lettre à ses étudiants dans laquelle il s’inquiétait de l’assimilation galopante des Juifs américains et de leur incapacité à s’identifier avec un Etat (Israël) ne reconnaissant pas le judaïsme réformé. Connu pour son esprit d’ouverture, Yuval Cherlow s’était interrogé : « Faisons-nous suffisamment d’efforts pour maintenir le lien avec les Juifs du courant réformé vivant en diaspora ? » Une question rhétorique hâtivement interprétée comme un appel à la reconnaissance officielle du mouvement réformé, aussitôt démenti par le principal intéressé…

Les « religieux éclairés » de Yesh Atid

Le « casting » du parti centriste Yesh Atid de Yaïr Lapid fait la part belle aux partisans d’un judaïsme plus ouvert. C’est de toute évidence le cas des deux rabbins inscrits sur la liste. D’un côté, le rav Shaï Piron, 47 ans, numéro deux de la formation, cherche à combler le fossé entre laïques et religieux à travers son engagement dans le mouvement Tzohar. Tout en militant pour une réforme de l’éducation : Shai Piron veut notamment couper les fonds publics aux écoles religieuses hors contrat qui refusent d’inscrire les mathématiques ou l’anglais à leur curriculum. De l’autre, le charismatique rav Dov Lipman, qui dirige la communauté haredi de Beit Shemesh, fait valoir que l’étude de la Torah, le monde du travail et le service militaire ne sont pas incompatibles. Le numéro 17 de Yesh Atid, un anglophone de 41 ans, s’est par ailleurs illustré voilà un an en montant au créneau contre l’extrémisme religieux. Et ce, dans l’affaire Naama Margolis, une fillette (pratiquante) de 8 ans agressée par six jeunes haredim à Beit Shemesh, pour cause de tenue jugée impudique, et devenue le symbole de l’exclusion des femmes au nom de la religion. Les personnalités féminines en faveur d’un judaïsme plus progressiste ne sont pas en reste. Parmi les élus de Yesh Atid figure en effet Ruth Calderon, l’une des rares femmes à posséder un doctorat en Talmud de l’Université hébraïque de Jérusalem et que l’on surnomme la « passionaria des yeshivot laïques ». A l’origine des premières « maisons d’études pour tous » dédiées aux sources juives, au nombre d’une centaine dans le pays, cette quadra anime l’émission « Haheder » sur la seconde chaîne de télévision israélienne, consacrée aux sources juives. Croyante, sans pour autant suivre la « Halakha » (loi juive), Ruth Calderon a aussi fondé le collège Alma, un « beit midrash » qui réunit à Tel-Aviv des hommes et des femmes, laïques et religieux, autour de l’étude des textes fondateurs du judaïsme et de la culture hébraïque.

Autre figure à signaler : Aliza Lavie, une religieuse pratiquante, professeur à l’Université de Bar Ilan, qui tente de promouvoir le multiculturalisme dans le judaïsme et la société israélienne.

Beit Daniel, la « maison juive » de Yaïr Lapid

En faisant campagne contre les privilèges dont jouit le secteur ultra- orthodoxe, Yaïr Lapid a clairement suivi les traces de son père, Tommy Yossef Lapid, l’ex-ministre de la Justice d’Ariel Sharon et pilier du parti anticlérical « Shinoui ». Farouchement laïque, l’ex-star de la télé israélienne n’a pourtant rien « d’anti-religieux ».

« Tommy était très “ juif ”, mais il se présentait comme un ultra laïque. Il en va autrement pour Yaïr qui, depuis une dizaine d’années, s’implique activement dans les groupes pour le renouveau du judaïsme », témoigne l’élue de « Yesh  Atid » Ruth Calderon, qui fait partie des proches de la famille Lapid. De fait, le public de Tel-Aviv garde encore en mémoire l’intervention de Yaïr Lapid au Musée de Tel-Aviv lors des dernières fêtes de Shavouot. Pour le « Tikkun » (la nuit d’étude de la Torah), le nouveau candidat y a fait salle comble avec une conférence sur Avraham et Sarah, « un couple marié de longue date, mais qui ne s’aimait pas vraiment. Ce qui est sans doute une exclusivité des temps bibliques », ironisait alors l’orateur. Mais la véritable « maison juive » de Yaïr Lapid se trouve ailleurs, dans l’enceinte de « Beit Daniel », l’unique synagogue du mouvement réformé de Tel-Aviv.

Dans ses chroniques, l’ex-journaliste a souvent fait référence « à ce lieu amical dont les portes sont ouvertes à tous, et qui permet à tout Juif de rester en contact avec ses traditions sans être constamment réprimandé ». Sans pour autant se définir comme un adepte du courant réformé, né aux Etats-Unis pour contrer l’assimilation, un phénomène qui reste marginal en Israël. Le rabbin de Beit Daniel, Meïr Azari, a pour sa part indiqué qu’il nourrissait de grandes attentes vis-à-vis de Yaïr Lapid, espérant que ce dernier « puisse mettre en avant les valeurs d’un judaïsme inclusif et progressiste » et « user de son influence politique pour défendre le caractère juif de l’Etat d’Israël ».

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