Où l’on découvre que, dans les années 60 déjà, Tel Aviv était une ville décadente et dépravée. Et, comme toujours, la version audio en yiddish se trouve en haut à droite du texte.
Bon, vous pouvez me souhaiter un Mazal-Tov, cela fait cinq ans que je suis arrivé en Israël. Est-ce que je n’ai pas l’air d’un Sabra, hein? Vous voyez, je me suis débarrassé de toute la diaspora, des longs caftans, du chapeau juif. Je travaille à la campagne, dans un kibboutz. Je vis à la campagne, je travaille à la campagne et je suis très content d’être à la campagne.
Mais, lorsque je viens pour une journée à Tel Aviv, ça me met hors de moi, on se sent tellement à l’étroit ici. On a fourré tous les juifs dans une seule ville ! Vous ne pouvez pas vous rendre compte de ce qui se passe ici, dans les rues, dans les autobus, les omnibus, les taxis, les motocyclettes, ça m’a pris à peu près une heure pour passer d’un trottoir à l’autre !
Vous auriez dû entendre comment les conducteurs m’ont insulté. Ils étaient furieux que je ne me sois pas laissé écraser, imaginez, ils étaient fâchés! Lorsque je regarde les habitants de Tel Aviv, j’ai vraiment pitié d’eux, ils sont installé des journées entières dans les cafés et la nuit, ils ne vont pas dormir, mais ils courent danser, ils mettent toute leur tête dans leurs pieds !
Vous devez voir quand arrive le shabbat et qu’ils se mettent sur leur trente et un, les garçons avec leurs pantalons serrants, leurs cheveux gominés qu’ils enduisent d’une graisse pour qu’ils soient bien lisses. Lorsqu’ils doivent se gratter, ils ont peur d’abîmer leur coiffure, alors ils se tapotent comme ça, avec un doigt délicat, ça fait très élégant!
Ils sont assis dans les restaurants comme des lords, mais quand il s’agit de payer, il faut leur envoyer les pompes funèbres, car ils font les morts. Et les filles, ce qu’elles sont belles ! Quoi ? Mais non, je ne les regarde pas, mais elles ont un problème, c’est que toute la journée elles ont quelque chose en bouche qu’elles n’arrêtent pas de mâcher.
Elles mâchent et mâchent ! Il y en a une qui m’a tellement énervé que je me suis approché et lui ai dit : « Choisissez : ou bien ça vous goûte et vous l’avalez, ou bien ça ne vous goûte pas et vous le crachez, mais cessez de mâcher ! ». Son ami a voulu la défendre et m’a insulté, il a crié « Hamor » (âne). Il m’a tellement énervé que je me suis précipité sur lui, et si on ne m’avait pas retenu, je ne serais plus en vie aujourd’hui. Voilà la jeunesse des grandes villes !
Je n’aime pas les habitants des grandes villes, ils m’ont abîmé tout le pays. Ils ont emmené au pays la culture et la civilisation, mais qui à besoin de tout ça, qui en a besoin ? Moi, je voudrais qu’aujourd’hui les juifs en Israël, suivent les mêmes traces que nos ancêtres, et qu’ils aillent aussi où ils sont allés !
Cette vie moderne n’a aucun sens, je suis un Juif croyant, et je ne m’en sors pas. Imaginez, que j’arrive à Tel Aviv il y a trois, quatre mille ans de cela et que je voie Abraham, le patriarche, vendre des bas nylons, est-ce que ça aurait un sens? Je ne sais pas, je ne comprends pas tout ça !
J’ai aussi étudié la Bible et je n’ai jamais vu qu’il était écrit que Jacob, notre ancêtre jouait au ping-pong avec notre mère Rachel. Je n’ai jamais lu ça ! Bien au contraire, Jacob avait douze fils, il aurait aussi pu avoir son équipe de football personnelle, voyager à l’étranger et gagner des ponts d’or et des dollars. Est-ce qu’il est parti ? Non ! Pourquoi ? Parce qu’il était un sage ! Ce n’étaient pas nos petits Jacob d’aujourd’hui, pas du tout!
Je vais encore vous donnez un exemple : ils nous ont construit des routes, en asphalte. Pourquoi a-t-on besoin des routes ? S’il n’y en avait pas, nous n’aurions pas besoin de voitures, s’il n’y avait pas de voitures, il n’y aurait pas de chauffeurs, ah, et s’il n’y avait pas de chauffeurs, on aurait au pays quelques milliers de Juifs encore vivants !
Vous voulez de la civilisation ? S’il vous plait, prenez ! Moi, je n’en veux pas, je veux suivre les mêmes traces que nos ancêtres. Ils ont engraissé des moutons, des chèvres et des vaches, moi je veux faire la même chose. Ils ont eu plusieurs femmes à la fois, je veux aussi la même chose.
Ecoutez-moi, si vous venez en Israël, n’allez pas dans les grandes villes, pourquoi avez-vous besoin d’aller dans les grandes villes et mettre votre tête dans des affaires louches ? Allez plutôt à la campagne, mettez plutôt votre tête dans la terre et vous comprendrez ce qu’est la vie. Vous ne pouvez pas savoir la joie qu’on a de posséder son propre lopin de terre, de cultiver ce lopin de terre, de voir que quelques bêtes se promènent sur ce morceau de terre ainsi que votre femme et vos enfants, vous ne connaissez pas cette sensation !
Vous ne reconnaîtriez pas ma femme, lorsqu’elle a quitté la ville pour aller à la campagne, elle était si maigre, tellement maigre qu’il fallait y regarder à deux fois pour la voir. Vous devez la voir maintenant, large, grosse, opulente ! Lorsqu’elle s’assied pour traire la vache, je ne sais plus qui est la femme et qui est la vache. Et moi-même, en bonne santé, une constitution de fer. Chaque fois que je regarde mon morceau de terre, il s’ajoute un morceau à ma santé.
Je viens de recevoir une nouvelle habitation, je me suis acheté des nouveaux meubles, des meubles modernes, vous connaissez certainement, ceux qui s’emboîtent les uns dans les autres ? Quand arrive le soir et que je vais dormir, je fais de la gymnastique avec ce meuble, je mets le fauteuil dans la table, je les mets tous deux dans l’armoire, je renverse l’armoire et elle devient un lit, je sors le tiroir, je fais le lit, ferme les fenêtres, baisse les tentures et puis je m’envole dans les bras de Morphée. Mon Dieu, quel bonheur, que la vie est belle !
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