Jerzy Hildebrand : ‘La déportation nous a sauvé la vie’

Jerzy Hildebrand, éminent neurologue et professeur à l’Université libre de Bruxelles, nous a quittés il y a quelques semaines. Avant son décès, il a publié Wanda. De la Sibérie à Anvers, le courage de la différence (éd. M.E.O.), dans lequel il retrace avec pudeur et humour l’histoire de sa mère, une femme juive qui a réussi à rester elle-même à travers les convulsions du 20e siècle.

Lorsque la déportation de Wanda et de son jeune fils Jerzy Hildebrand en Sibérie prit fin après cinq ans d’exil, le train mit deux mois pour les ramener dans leur Pologne tant aimée. Jerzy se souvient de ce long retour : innombrables arrêts en rase campagne,découverte des villages complètement détruits, des champs où les femmes tiraient la charrue comme des bêtes, des récits des paysans accourant pour vendre aux rapatriés des pommes de terre et quelques légumes. « Ce qu’elles racontent fait horreur : marches forcées, famine, représailles, pendaisons, exécutions sommaires. C’est alors que Wanda commença à penser que par comparaison, notre existence en Sibérie nous apparaît presque douce et nous commençons à comprendre que la déportation fut notre chance. Elle nous a sauvé la vie ».

Sans comparaison avec les camps nazis, le séjour en Sibérie fut cependant très rude pour Wanda et son fils. En Pologne, la mère avait toujours vécu au sein d’une bourgeoisie juive fortement assimilée, fière d’avoir accompli des études supérieures et plutôt méprisante à l’égard du yiddish des quartiers populaires et des shtetls. Wanda était alors pani ingenierova, épouse du directeur d’une usine située près de la frontière allemande (Wroclav). Elle se déplaçait dans une somptueuse voiture américaine que conduisait le chauffeur de son mari. En fait, elle se sentait probablement plus polonaise que juive. Dès septembre 1939, l’ingénieur Wladek Hildebrand avait été mobilisé comme officier d’artillerie et dépêché au front pour tenter de repousser l’invasion allemande. Fuyant le déferlement de celle-ci, Wanda et son fils se réfugièrent en Ukraine où, après neuf mois d’une existence rude bien éloignée de celle dont ils avaient bénéficié en Pologne, ils furent déportés en Sibérie, tout comme leurs compatriotes de confession catholique et d’origine bourgeoise, à des fins de « rééducation prolétarienne ».

Wanda allait faire preuve d’un sens de l’adaptation insoupçonné pour répondre aux rudes conditions de vie qui régnaient à l’extrême nord du Kazakhstan. Le chef de la police les avait accueillis en disant : « Des camions vous transporteront dans les villages et les kolkhozes de notre district. Vous y vivrez avec les gens de chez nous et vous y mènerez la vie des gens de chez nous. Ici vous n’êtes pas en prison, on ne garde ni surveille personne. (…) D’ailleurs pourquoi vous garderait-on, à quoi bon fuir ? Que trouverez-vous cent verstes plus loin, sinon un autre kolkhoze ou un autre village pareil à celui que vous aurez quitté ». Et l’homme à l’étoile rouge de préciser : « Vous verrez, vous vous y habituerez rapidement. Et si vous ne vous y habituez pas, alors vous crèverez (…) ».

Wanda s’adapta, elle devint ouvrière, apprit à travailler de ses mains, à couper les arbres, à se contenter de peu, à parcourir des dizaines de kilomètres à pied. Jerzy a gardé en mémoire le sens de l’hospitalité des Kazakhs, offrant volontiers le gîte et le couvert dans leurs yourtes en plein désert.

Moralement, le retour au pays fut plus difficile que la Sibérie : pas la moindre nouvelle de l’officier Hildebrand, plus question d’occuper leur ancienne demeure, les amis avaient disparu, les moyens d’existence étaient dérisoires. Et surtout, ils furent confrontés à l’antisémitisme des diverses couches de la population.

Quelques années plus tard, Wanda et Jerzy débarquent en Belgique. Wanda fait des travaux ménagers, tandis que son fils séjourne dans les homes destinés aux enfants juifs. A l’école, Jerzy ne connaît pas la langue et commence par donner du fil à retordre aux enseignants. A la fin de sa première secondaire, ses résultats seront si désastreux que le directeur de son athénée convoquera Wanda pour lui conseiller l’enseignement professionnel. Pas question de suivre cette suggestion pour cette maman issue de l’intelligentsia et qui veut absolument voir son fils réussir des études supérieures. En effet, Jerzy (Georges) Hildebrand deviendra un éminent neurologue, professeur à l’Université Libre de Bruxelles, patron de la neurologie à l’hôpital Erasme et spécialiste internationalement réputé des tumeurs au cerveau.

En Belgique, Wanda vit successivement à Anvers et Bruxelles, souvent dans de très modestes logements et acceptant des emplois ménagers pour permettre à Jerzy d’étudier. Après la fin de l’URSS, elle apprendra que son époux a été tué d’une balle dans la nuque, comme tous les officiers polonais lors du massacre de Katyn.

Grand lecteur, Jerzy Hildebrand a su d’emblée trouver un style imagé et souvent teinté d’humour pour raconter l’histoire d’une femme qui a su s’adapter dans la dignité et le courage à la pauvreté et aux exils. Pour son premier livre, Jerzy Hildebrand a écrit un récit émouvant et particulièrement juste qui est plus qu’un témoignage. C’est une vraie œuvre littéraire.

Jerzy Hildebrand, Wanda. De la Sibérie à Anvers, le courage de la différence, éditions M.E.O., 152 p. 

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