Dzigan et Schumacher : De quoi devenir fou

Quand on pense que certains ont le toupet de se plaindre de notre administration… Et, comme toujours, la version audio en yiddish se trouve en haut à droite  du texte.

 

 

Voici comment un même problème peut être résolu par deux différents employés de l’administration ;

Première partie :

-Au suivant, s’il vous plait, au suivant !

-Shalom, Shalom, Monsieur. Ecoutez…

-Arrêtez de tant parler.

-Voilà, il m’a déjà coupé le sifflet ! L’histoire est la suivante…

-Pas d’histoires, soyez concis.

-Voici l’affaire, en deux mots. Je suis un nouvel immigré et j’ai reçu de la Sohnout, un appartement entièrement équipé, avec trois chambres.

-Pour l’attribution d’appartements, veuillez vous adresser au bureau numéro 121. Au suivant, s’il vous plait.

-Non, vous ne me comprenez pas bien.

-Comment ?

-On m’a déjà attribué l’appartement, j’ai reçu la confirmation et j’ai déjà emménagé.

-Que voulez-vous encore ?

-Voici ce qui se passe, la Sohnout a aussi attribué le même appartement à un autre. Un certain Mayer Rabinowitz, qui a aussi une femme et trois enfants. Et toute cette famille a emménagé chez moi.

-Ils ont déjà emménage ?

-Oui.

-Ils y habitent déjà ?

-Oui.

-Alors, ça va, tout est en ordre.

-Attendez, qu’est-ce qui va et qu’est-ce qui est en ordre ?

-Comment s’appelle-t-il déjà, ce Mayer…

-Mayer Rabinowitz.

-On lui a attribué votre appartement ?

-Oui.

-Il a emménagé ?

-Oui.

-Il y habite déjà ?

-Oui, il y habite.

-Alors, que voulez-vous encore ?

-Attendez un instant, je ne comprends pas, la Sohnout m’a attribué un appartement et l’a aussi attribué à une autre famille. Et vous voulez exiger de moi que…

-Je n’exige rien de vous. Ce que j’exige…c’est que vous arrêtiez de me déranger pour rien !

-Dès que le problème sera règlé, vous ne me verrez plus.

-Pourquoi ne le réglez-vous pas alors ?

-Mais, c’est pour ça que je suis ici, pour qu’on le règle !

-Cessez de traîner, alors. De quoi s’agit-il ?

-Je vais vous le dire. Un Mayer Rabinowitz a emménagé dans mon appartement, vous comprenez ? Maintenant, il ne veut plus en sortir, car il ne sait pas où entrer ailleurs. Alors je vous le demande, que dois-je faire ?

-Pour des renseignements et informations, adressez-vous au bureau 131. Au suivant s’il vous plait, au suivant.

-Est-ce que vous vous moquez de moi ou quoi ? Je veux que vous parliez à ce Mayer Rabinowitz pour qu’il quitte mon appartement.

-D’accord, dites à Mayer Rabinowitz qu’il vienne se présenter ici.

-Pourquoi devrait-il venir se présenter ? C’est tout de même lui qui a emménagé chez moi et pas moi chez lui !

-Qu’il vienne ici et qu’il écrive une requête pour qu’on lui attribue un autre appartement. Nous ferons en sorte de lui arranger ça.

-Mais lui, il n’a pas besoin qu’on lui arrange quoi que ce soit !

-Ecoutez, s’il ne veut pas venir, s’il ne veut pas écrire, s’il ne veut pas quitter l’appartement, alors tout est arrangé. Nous n’avons plus besoin de rien faire pour lui.

-Vous pensez que je suis venu chez vous pour que vous fassiez quelque chose pour lui ? Je suis venu chez vous pour que vous fassiez quelque chose pour moi, qu’une fois pour toutes, l’affaire puisse s’arranger.

-Pourquoi ne l’arrangez-vous pas alors ?

-Mais, c’est pour ça que je suis ici, pour que vous me l’arrangiez.

-Vous parlez tellement que je ne m’en sors plus. De quoi s’agit-il ?

-Je vais vous le dire. Un certain Mayer. Vous comprenez Mayer !

-Oui, Mayer, Mayer, Mayer, Mayer, persil, oignon, radis ? Que me faites-vous un marché de légumes !

-Mayer Rabinowitz, vous me comprenez ? Il s’est installé dans mon appartement et veut que je le quitte.

-Il veut que vous quittiez l’appartement ?

-Oui.

-Alors, partez !

-Qui, moi ?

-Qui d’autre, moi peut-être?

-Mais pour aller où ?

-Je vous l’ai déjà dit, pour des renseignements et informations, adressez-vous au bureau numéro 131. J’ai encore d’autres personnes à aider.

-Et moi, vous m’avez déjà aidé ? Trouvez-moi une solution.

-Bon, expliquez-moi, mais vite alors. De quoi s’agit-il ?

-Je vais tout vous expliquer, écoutez-moi bien. Un certain Mayer Rabinowitz a emménagé dans mon appartement, vous me comprenez ?

-Oui.

-Et moi, je ne veux pas vivre ensemble avec lui !

-Je vous l’ai déjà dit, partez de là, déménagez.

-Merci pour le conseil !

-Mais, quel casse-pieds, il me dérange pendant une heure et maintenant il me remercie pour le conseil ! Que faites-vous encore là à me regarder avec des yeux de vache. Je vous ai liquidé. Alors allez !

-Alors là, on peut dire que vous m’avez bien liquidé ! Oy, vous m’avez liquidé. Oy, ma tête !

Seconde partie :

-Bonjour,  Monsieur, j’aimerais parler au directeur.

-Quel dommage que vous ne soyez pas arrivé un peu plus tôt !  Il y a  quelqu’un  qui est entré dans son bureau pour cinq minutes, deux heures sont passées et il n’est toujours pas ressorti.

-Oh, mon Dieu, mais qu’est-ce qu’on va faire ?

-Est-ce que je peux vous aider ?

-On m’a déjà une fois aidé ici !

-Je vois que vous avez beaucoup de peine.

-Ah, ça oui !

-Asseyez-vous.

-Merci, mais….

-Asseyez-vous, je vous dis.

-Ecoutez, mon histoire…

-Pas maintenant ! Doucement, pas de hâte, du calme. Reposez-vous, reprenez votre souffle. Une cigarette ?

-Non, je ne fume pas.

-Des bonbons ?

-Sûrs ?

-Non, sucrés.

-Je ne peux pas car j’ai des vers.

-Un verre de thé ?

-Non, merci, vous êtes très aimable.

-Ca, c’est mon devoir que d’être aimable. C’est pour ça que je suis payé, mon cher Monsieur. C’est pour cela que je suis ici, mon cher Monsieur ! Et avant de me dire la raison pour laquelle vous êtes venu, cessez de penser à votre peine.

-D’accord.

-Ne pensez plus à vos dettes.

-Voila, c’est fini.

-C’est déjà assez triste que ceux qui vous ont prêté de l’argent y pensent.

-Vous avez entièrement raison.

-Maintenant, je suis prêt à vous écouter avec la plus grande attention.

-Voici…

-Pas encore, ne vous précipitez pas, doucement ! Personne ne vous presse. Tenez, prenez cette pilule.

-A quoi elle sert cette pilule ?

-A calmer les nerfs.

-Je suis effectivement très énervé.

-Prenez, voici de l’eau, avalez, allez avalez !

-Voilà, j’ai avalé.

-Bon, maintenant déposez une livre ici.

-Une livre, pour quelle raison ?

-Pour la pilule.

-Voici.

-Et maintenant, dites-moi ce que vous avez sur le cœur.

-Ecoutez, Monsieur, l’histoire est la suivante : je suis un nouvel immigré et la Sohnout m’a attribué un appartement entièrement équipe, de trois chambres.

-Je vous souhaite beaucoup de bonheur.

-Oui.

-Je vous souhaite d’y rentrer avec le pied droit.

-Oui.

-Je vous souhaite aussi de faire de bonnes affaires.

-Oui, mais.

-Quoi, mais ?

-Mais, vous devez encore savoir que la Sohnout a aussi attribué le même appartement à un autre, un certain Mayer Rabinowitz qui a aussi une femme et trois enfants. Ils se sont tous installés dans mon appartement.

-Non !

-Oui !

-Oh mon Dieu, comment pouvez-vous supporter une chose pareille ?

-Oui, vous voyez !

-Je peux déjà m’imaginer combien de nuits blanches vous avez passé.

-Ah ça, évidemment.

-Tenez, prenez une pilule.

-A quoi elle sert cette pilule?

-A dormir.

-Mais de quoi parlez-vous ? Mon problème n’est pas de dormir, mais où dormir ! Comprenez-moi : Mayer Rabinowitz dort dans mon lit, ma femme dort dans la baignoire, moi je dors dans le berceau et les enfants dorment dans le frigidaire.

-Oh mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ! Allez, déposez une livre ici.

-C’est quoi, cette livre maintenant ?

-Comment mangez-vous ?

-Qui mange, qui ? Avec ce grand chagrin, j’ai tout à fait perdu l’appétit.

-Tenez, voici une autre pilule pour avoir de l’appétit.

-Cessez de me donner des pilules, qu’est-ce qui vous prend ? Allez plutôt parler avec Mayer Rabinowitz pour qu’il quitte mon appartement !

-Ne craignez rien, quand je lui donnerai une pilule, vous le verrez courir ! Quelle chance vous avez d’être tombé sur moi !

-Ca oui.

-Moi, je vais vous arranger ce problème au point que vous vous en souviendrez toute votre vie.

-Je vous remercie infiniment.

-Voilà, je me mets déjà au travail. Vous avez un stylo ?

-Oui, un stylo en or.

-Quel est votre nom ?

-Je m’appelle Yankel Itskowitz.

-Yankel…non Jacob, comme notre patriarche. Vous auriez aussi, comme Jacob, servi pendant sept ans chez Laban pour qu’il vous donne sa fille Rachel comme femme ? … Alors, ensuite.

-Oui.

-Quel est le nom de votre vénéré père ?

-Mon père s’appelait Yossel.

-Yossel ?

-Oui.

-Joseph ! Joseph  le sage. Joseph et ses sept frères. J’ai un jour été au théâtre juif et là j’ai entendu une chanson. Comment ça allait encore ? Ah, oui, Joseph et ses frères, tralalala, Joseph et ses frères, tralalala. C’était si beau. Et où êtes-vous né ?

-Je suis né à Cracovie.

-Cracovie, quelle belle ville ! Bi-a-ly-stok.

-Non, non, non, pas Bialystok, Cracovie !

-Bon, j’ai déjà écrit ! Ca restera Bialystok. Vous avez de la famille ici ?

-Oui, j’ai un oncle à Eilat et une tante à Safed.

-Oncle à Eilat, tante à Safed, signature. Et voilà, c’est terminé. Ca a été un gros travail, mais ça  en  a valu la peine ! Maintenant, mon bon Monsieur, tenez et allez en paix.

-Merci, merci beaucoup, je ne l’oublierai jamais….Mais, dites-moi, que dois-je faire avec ça ?

-Avec ça…rien ! Maintenant, vous allez rentrer chez vous et écrire une requête, ensuite vous irez à la poste principale, au guichet numéro 6. Là vous achèterez des timbres. Après ça, vous irez au guichet 12 pour y faire tamponner les timbres. Vous rentrerez chez vous et de là, vous partirez à Safed chez votre tante et ensuit à Eilat chez votre oncle. Vous reviendrez à Tel-Aviv, pour aller à la banque. Ils vous feront une déclaration que vous signerez. Lorsque tout ça sera effectué, vous reviendrez chez moi. A ce moment, je vous dirai exactement ce que vous avez encore à faire et où vous devez encore aller. Vous vous souvenez de tout ce que je vous ai dit de faire ?

-Oui.

-Quoi ?

-Je dois aller chercher ma tante et lui coller des timbres, ensuite je dois prendre mon oncle et le tamponner à la poste. Après ça je dois aller avec Safed au guichet numéro 12.

-Oh, mon Dieu !

-Et moi-même, je dois aller au guichet numéro 21. Ensuite, je dois travailler pendant sept ans chez Laban pour qu’il me donne sa fille comme épouse. Après ça, je dois prendre sa fille et aller au théâtre juif voir Joseph et ses frères, car c’est une si belle pièce…. Joseph et ses frères tralalala, Joseph et ses frères tralalala….

 

 

 

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