Timothy Snyder, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, Gallimard, traduit de l’anglais par P.-E. Dauzat, 707 p.
Ce livre est un vrai livre d’histoire, je veux dire écrit par un vrai historien, professeur à l’Université de Yale, et pourtant, le lisant, je n’ai pu ne pas penser à un roman, celui de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, lequel était aussi, d’une certaine façon et inversement, un livre d’histoire, documenté, où la part fictive (le narrateur pervers, l’intellectuel Max Aue) n’était au fond qu’un prétexte, qu’un truchement commode pour raconter la guerre nazie en Union soviétique. Ce que ces deux livres ont de comparable, à mes yeux en tout cas, c’est qu’on les lit d’une traite, malgré leur épaisseur, qu’on ne peut plus les lâcher, fasciné qu’on est par une puissance narrative froide, distancée, impitoyable. Et efficace. Avec ces Terres de sang, le temps et l’espace décrits sont circonscrits : de 1933 à 1945, dans une zone qui va de l’Europe centrale à la Russie occidentale en passant par l’Ukraine, la Biélorussie et les pays baltes. Ce qui se passa là : des massacres de masse, qui firent environ 14 millions de victimes civiles.
L’auteur distingue trois grandes phases à ces massacres, de nature et d’intensité différentes. De 1933 à 1938, les tueries en masse furent le fait de Staline, qui affama sciemment l’Ukraine paysanne (les koulaks) et causa des millions de morts de faim, avec d’innombrables cas de cannibalisme à la clé. La deuxième phase court de 1939 au 22 juin 1941, soit de l’alliance germano-soviétique à l’opération Barbarossa. Dans ce laps de temps, Staline s’en prit massivement à la minorité polonaise en Union soviétique, qui fut l’objet essentiel de la Grande terreur de 1937-1938. Enfin, troisième phase de l’horreur, dont les Allemands, cette fois, sont responsables : la Shoah et l’élimination des prisonniers de guerre soviétiques, estimée à quelque trois millions, au moyen parfois de la chambre à gaz qu’ils expérimentèrent. Sur ce dernier point (qui n’est pas un détail !), Snyder écrit que « dans le courant de l’automne 1941, il mourait autant de prisonniers soviétiques en un jour qu’il devait mourir de prisonniers britanniques et américains au cours de toute la Seconde Guerre mondiale ». L’auteur nous livre les mécanismes précis de ces massacres, leurs raisons avancées et leurs causes réelles.
Je n’ai jamais aimé les comparaisons entre les crimes de Staline et ceux d’Hitler, entre les camps nazis et le Goulag. Je n’ai jamais aimé non plus les entreprises de relativisation du sort des Juifs pendant la guerre, car je tiens que la Shoah fut une entreprise unique et sans pareille. Même si d’autres génocides ont ponctué le vingtième siècle meurtrier. N’empêche : on est saisi, à la lecture de Terres de sang, de ce que le Mal n’était pas plus dans un camp que dans l’autre. Ce qui nous a empêchés de le voir, et l’auteur l’analyse bien, c’est que la propagande communiste en Occident nous avait convaincus qu’il fallait opposer à Hitler un « front antifasciste ». Et si Staline était à la tête de ce combat-là, alors il ne pouvait être tout à fait mauvais. On se trompait tragiquement.
Un autre point que l’auteur explicite, c’est la raison « opportuniste » de la Solution finale, à savoir l’échec des nazis en Union soviétique, dont ils prennent conscience à la fin de 1941. L’extermination des Juifs est pour eux, en quelque sorte, une autre façon de poursuivre la guerre. Car ils sont persuadés, contre toute évidence bien entendu, que ce sont les Juifs qui financent et téléguident Américains, Britanniques et Soviétiques. Exterminer tous les Juifs d’Europe sera à coup sûr l’assurance de désarmer les Alliés. C’est absurde, direz-vous. Cela n’a aucun sens. Nous sommes bien d’accord. Pour les nazis, c’était pourtant lumineux.
L’ouvrage s’achève enfin sur l’antisémitisme stalinien des années 49-53, lié à sa paranoïa croissante, avec notamment le procès des « blouses blanches », la campagne antisémite polonaise de Gomulka en 1968, le procès des communistes tchèques accusés de « sionisme », de « cosmopolitisme ». Mais cela ne causa, si l’on peut dire, que quelques dizaines de victimes. Enfin, en conclusion, l’auteur tient à distinguer soigneusement « camps de concentration » et « usines de mort » : « l’image des camps de concentration allemands comme pire élément du nazisme est une illusion », insiste l’auteur : la plupart des victimes de la Shoah ne vit jamais un camp.
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