Frédéric Encel : La géopolitique du Printemps arabe

Maître de conférences à Sciences Po (Paris) et professeur de relations internationales à l’ESG Management School de Paris, Frédéric Encel s’est spécialisé dans l’analyse géopolitique du Proche-Orient. Lors de la conférence qu’il donnera au CCLJ le 24 avril 2013 à 20h30, il se penchera sur les bouleversements du monde arabe ainsi que sur le nouveau gouvernement israélien.

Le Printemps arabe a-t-il échoué dans l’accouchement d’une vraie révolution ? Non. Il y a toujours un moment où une révolution dévore ses propres enfants. Cela vaut pour tout processus révolutionnaire et pas uniquement celui du monde arabe aujourd’hui. Toute révolution peut être dévoyée ou détournée de son cours originel. Cela ne signifie pas qu’à terme, elle ne retrouve pas force et vigueur ni que ses promoteurs ne triompheront pas dans les décennies à venir. Cela nécessite du temps, beaucoup de temps. Concernant le monde arabe aujourd’hui, l’unique offre politique disponible après la vague contestataire initiale était celle des Frères musulmans. Ces derniers étaient vierges de pouvoir et ils étaient également les seuls à verser dans le social. Or, le plus puissant moteur du Printemps arabe n’est pas politique, mais bien social. Et à l’exception des pétromonarchies, on observe dans le monde arabe une situation socio-économique au mieux humiliante, en comparaison avec l’Asie du Sud-Est, au pire, désastreuse. C’est la raison pour laquelle les Frères musulmans l’ont emporté et continueront de le faire dans les années à venir partout où des élections seront organisées.

Comment les Frères musulmans vont conserver cette extraordinaire popularité en se confrontant à l’exercice du pouvoir et ce qu’il implique en termes d’impopularité ? Cette question est centrale et elle renvoie à la théorie de Max Weber sur l’éthique de conviction et l’éthique de la responsabilité. Depuis 1928, les Frères musulmans se situent dans l’éthique de conviction et du jour au lendemain, sans l’avoir planifié ni prévu, ils doivent basculer violemment dans l’éthique de la responsabilité, alors même que les finances publiques ne le permettent pas. Je ne vois pas d’où pourrait venir une espèce de Plan Marshall pour le monde arabe. Beaucoup de monde se tourne vers le Qatar, mais ce pays devrait se saborder et distribuer toutes ses richesses pour qu’il y ait peut-être quelques effets dans certains Etats arabes. On est donc face à une éthique de la responsabilité extrêmement difficile à assumer. Puisqu’il y a déjà eu un « dégage ! » une première fois en 2011 adressé à des dictateurs arabes, les Frères musulmans savent maintenant qu’un autre « dégage ! » peut être scandé à leur égard. Et cette fois-là, la patience des populations arabes sera extrêmement limitée.

Quel regard portez-vous sur l’attitude israélienne face au Printemps arabe ? Israël a réagi intelligemment en gardant un profil bas. Il ne fait pas bon dans le monde arabe se prévaloir aujourd’hui d’un soutien israélien, et j’emploie là une litote. Plusieurs dirigeants du mouvement contestataire arabe que j’ai rencontrés à Paris ont demandé avec insistance aux amis d’Israël et aux Israéliens de ne pas parler en leur faveur. Contrairement aux fantasmes des anti-israéliens et des inconditionnels d’Israël, cet Etat n’a pas les moyens de soutenir ni d’empêcher les soulèvements arabes. Israël peut, à la limite, fragiliser la santé de quelques ingénieurs nucléaires arabes ou musulmans, mais il ne peut absolument pas remettre en question la lame de fond islamiste. Ce serait dément de croire qu’Israël puisse le faire dans la mesure où même les Américains n’ont rien vu venir. Aujourd’hui, personne ne peut peser sur les sociétés arabes. Incapable d’agir, Israël a donc raison de se taire. 

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