Peut-on parler sereinement du sionisme ?

Les faits. La conférence annoncée le 19 mars 2013 par Présence et Action Culturelles (PAC) à Molenbeek aura beaucoup fait parler d’elle, avant d’être finalement annulée… Titrée « Et si on parlait librement et sereinement du sionisme ? », l’affiche avait été illustrée par un dessin du caricaturiste Zéon des plus antisémites. 

Accident ? Faute ? Ignorance ? Si l’acte ne semble pas délibéré, il a de quoi effrayer. L’information fortement relayée a même fait l’objet d’une interpellation au Parlement bruxellois, voyant s’affronter les élus des différents partis. Peut-on parler sereinement du sionisme, et si non, pourquoi ? Nous avons recueilli l’avis de personnes directement confrontées à ce sujet qui, régulièrement, occupe le devant de la scène.

Jean Spinette revient sur l’annonce de la conférence organisée par l’antenne molenbeekoise du PAC avec la diffusion de cette illustration antisémite qu’il qualifie de « faute ». Une faute que l’ancien étudiant en sciences po, ancien président du Librex et actuel mandataire public à la tête du CPAS de Saint-Gilles estime « liée à un manque général de critique historique et de confrontation des sources ». « Les faits sont symptomatiques de notre culture de l’immédiateté. Quel besoin y avait-il en plus d’illustrer un sujet aussi délicat ? Rien n’est tabou pour moi, mais c’est un thème qui requiert toute la prudence. En plus des excuses du PAC relayées par la presse, l’auteur de l’affiche a retiré sa candidature à sa réélection comme président de la section du PS ». Jean Spinette avoue avoir failli tomber de sa chaise en découvrant l’annonce : « Proposer un débat subtil quand on part d’une faute impardonnable est très compliqué et le travail de reconstruction risque d’être très long », poursuit-il, réaffirmant son « ferme engagement dans la lutte contre toute forme d’antisémitisme et de négationnisme ». Conscient que ce dérapage a en outre « donné un os à ronger à certains politiques », le président du PAC Bruxelles tient à rappeler les différentes initiatives lancées par son association, tels la récente exposition Anne Frank à Saint-Gilles ou le récital de chants traditionnels yiddish et tziganes à la Maison du Peuple. « Dans un débat qui traite du sionisme, les lieux et les interlocuteurs sont essentiels », souligne-t-il encore. « Je me rends compte que ceux qui se permettent de prendre la parole s’engouffrent très vite dans le mythe du complot et ne sont pas des amis du progrès que je porte. Je pense que seuls des scientifiques, des historiens, sans être des acteurs politiques, peuvent avoir le recul nécessaire pour parler sereinement du sionisme, expliquer, démonter les liens par induction et les arguments faciles ».

Pour le chef de cabinet de Laurette Onkelinx et conseiller communal PS à Schaerbeek, Yves Goldstein, qui était initialement invité par le PAC à débattre du sionisme avec Philippe Moureaux, « le rôle du politique est de promouvoir le vivre-ensemble dans la Cité. C’est une des clés pour permettre, entre autres, au cadre urbain bruxellois d’être soutenable. A cet égard, nous nous devons d’être exemplaires, tant dans notre expression que dans nos actes. L’antisémitisme, le racisme ou toute autre forme de xénophobie sont bien évidemment aux antipodes de cette vision et en tant que socialiste, totalement incompatibles avec nos valeurs. Malheureusement, certains dérapages ont eu lieu ces dernières semaines. Ils me font mal, car ils amènent une stigmatisation de l’ensemble des socialistes alors qu’il s’agit d’actes isolés, évidemment inacceptables, mais qui sont très loin de refléter ce que nous sommes. Comme je l’ai toujours fait, plutôt que de crier aux loups (ce qui est la solution simpliste reprise par certains), je continue mon travail d’explication au “corps à corps” pour faire reculer l’ignorance et la bêtise ».

Présidente de l’association « Actions in the Mediterranean », Simone Susskind reste convaincue qu’on peut parler sereinement du sionisme. « Le problème est d’en parler sans complexe, dans le débat ouvert, en étant clair sur sa définition et en confrontant sa vision à celle des autres », précise-t-elle. « Je n’ai bien sûr pas la même idée du sionisme qu’un Israélien de droite, qu’un colon, qu’un Palestinien, qu’un Arabe, mais je pense vraiment que si on est mal à l’aise d’en parler, c’est parce qu’on a des agendas cachés, et on se camoufle alors derrière toutes sortes de choses. Le sionisme n’est pas une plaie ni une tare. C’est un mouvement de libération nationale du peuple juif qui aspirait à avoir son Etat, après avoir été opprimé pendant 2.000 ans. La tragédie est que cet Etat s’est construit sans tenir compte des autres peuples ». Simone Susskind se revendique « sioniste », estimant qu’« Israël a le droit d’exister et existera dans la mesure où l’on acceptera qu’à ses côtés vive un Etat palestinien sur les frontières du 4 juin 1967 internationalement reconnues. Je pense qu’on peut se reconnaitre comme sioniste si on accepte cela. Et je l’ai affirmé de la même façon au Maroc, en Tunisie et en Palestine, même si certains refusent de l’entendre ».

« J’ai été aimablement traité de “suceur de bites sionistes” par un étudiant », témoigne le philosophe Guy Haarscher. « Récemment, l’inénarrable M. Chichah, qui avait approuvé l’expression, m’a qualifié d’“obligé du réseau sioniste de l’ULB” ». Guy Haarscher rappelle la distinction souvent omise entre « juif » et « sioniste » : « Depuis des décennies, “sioniste” est très souvent le mot politiquement acceptable pour désigner le Juif. Certes, une distinction théorique doit être faite entre les deux notions : le projet sioniste constitue l’une des voies possibles d’émancipation du peuple juif et il a fait l’objet de nombreuses critiques émanant notamment de différents courants de la communauté juive. Donc, bien sûr, on peut être antisioniste sans être antisémite. Mais jadis l’antisionisme stalinien et aujourd’hui l’antisionisme d’origine musulmane n’ont été et ne sont la plupart du temps que le masque de la haine des Juifs. Le mot incarne le démon, et on se rappelle l’Assemblée générale de l’ONU déclarant que “le sionisme est une forme de racisme”. Aujourd’hui, moi qui pourrais entendre de nombreuses critiques adressées au sionisme tel qu’il existe effectivement, en particulier au travers des politiques menées par les différents gouvernements israéliens, je me déclare “sioniste” comme le Juif de l’antisémitisme décrit par Sartre dans les “Réflexions sur la question juive”. Par principe, pour que le racisme ne soit plus. Après cela, toute discussion peut être ouverte sur toutes les idéologies politiques, toujours critiquables par principe ».

« Dans certains milieux, il n’est hélas plus possible de parler sereinement du sionisme, voire d’en parler tout court », confie de par son expérience la députée bruxelloise MR Viviane Teitelbaum. « On peut défendre toutes les causes, toutes les idées, sauf le sionisme. Tous les pays sur terre, sauf Israël. Pour moi, cela a commencé au Parlement Bruxellois dès janvier 2005, où lorsque j’ai interpellé en commission sur la mission économique en Israël ou sur la relance de l’accord de coopération entre la Région bruxelloise et Israël, en séance plénière, j’ai été victime de déchainements de violence verbale et/ou de huées à travers les bancs de la majorité (PS-Cdh-Ecolo). Ensuite, lors de débats, j’ai été agressée verbalement : “Vous êtes sioniste, et le sionisme, c’est le fascisme, donc vous êtes une fasciste !”, ou encore : “Mme Teitelbaum, vous êtes l’ennemi, vous êtes notre ennemi !”. J’ai même été menacée physiquement. J’ai dû être accompagnée à une période pour aller débattre du sionisme, et il est arrivé que Jacques Simonet exige une présence policière lorsque je représentais le MR sur le sujet ». La situation demeure visiblement tendue : « Je reçois régulièrement des mails ou des messages insultants sur mon blog ou Facebook. Comme le lendemain d’un débat à l’ULB et pour ne citer que les moins agressifs : “Cette ulbiste causerie devait empester le sionisme et, à part ses adeptes, apercevoir la gueule de la sioniste Teitelbaum devait, j’imagine, écœurer la plupart des personnes présentes au Janson”. J’ai été traitée de “pouffiasse-députée”, “une charolaise en rut a plus de distinction !”, m’a-t-on adressé. Le 15 octobre 2010, le profil Facebook de “Baize les Sionistes” m’écrivait : “Putain les Juives c’est des salopes, c’est elles qui méritent de se faire violer !”. Enfin, il y a les menaces écrites, comme celles de O. Mukuna sur son blog le 11 octobre dernier : “La peur n’est plus à l’ordre du jour : les intégristes du lobby pro-israélien belge doivent être mis hors d’état de nuire” »…

Chef de projet du programme d’éducation à la citoyenneté du CCLJ, Ina Van Looy connait particulièrement bien le terrain. Le débat sur le sionisme y semble encore loin d’être serein. « Lorsque nous rencontrons les étudiants dans leur classe avant leur participation au CCLJ à notre programme “La haine, je dis NON !” en tant que Juives, nous sommes parfois interpellées sur le “génocide” des Palestiniens… Pour y répondre, nous rappelons l’histoire d’Israël et précisons certaines notions comme le sionisme. Nous sommes à chaque fois surprises de l’assimilation que certains font du sionisme au colonialisme. Très peu savent ce qu’est le sionisme. Pour qu’ils le sachent, il faudrait qu’ils aient face à eux des professeurs qui n’hésitent pas à aborder le sujet et y apportent les bonnes définitions. C’est rarement le cas. Une professeur d’histoire s’est même étonnée qu’une de nos collaboratrices évoque son attachement à l’idéologie sioniste en rapportant le propos à une autre de nos collègues et lui disant : “Les murs de la classe en tremblent encore !”. On se rend compte qu’il reste beaucoup à faire sur le terrain de l’école pour que “sionisme” ne soit plus perçu comme un “gros mot” ».

Voir le débat « Peut-on parler sereinement du sionisme ? » organisé au CCLJ le 28 mars 2013, avec Joel Kotek, Michel Gheude, Josy Dubié et Guy Haarscher.

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