Barrière de séparation : dix ans après, quel bilan ?

Dans la foulée de la seconde intifada, en septembre 2000, pas moins de sept gouvernements israéliens ont appelé de leurs vœux l’édification d’une barrière séparant Israël de la Cisjordanie. Un chantier qui s’est concrétisé voilà environ une décennie sous la houlette d’Ariel Sharon. Quelles leçons peut-on en tirer ? Rencontre avec le colonel de réserve, Shaul Arieli, qui dénonce le détournement politique de cet outil sécuritaire.

Après avoir accompagné plus de 700 groupes le long de la barrière de sécurité en l’espace de dix ans, sans compter les visites individuelles pour VIP, cet ancien chef de brigade de l’armée israélienne (basé à Gaza) et membre actif du Conseil pour la Sécurité et de la Paix s’est imposé comme le grand spécialiste israélien du sujet. Celui qui a joué un rôle actif dans tous les processus de paix israélo-palestiniens (dont l’Initiative de Genève) a jeté un pavé dans la mare en signant « Mur et bavure », avant de publier « Une frontière entre vous et moi » (janvier 2013). Nous avons rencontré Shaul Arieli à Tel-Aviv.

Quel regard portez-vous sur l’édification de la barrière de sécurité dix ans après ?

Shaul Arieli : La barrière a été conçue comme un « deal ». Pour faire passer son projet de désengagement de Gaza (qui s’est concrétisé durant l’été 2005), Ariel Sharon a promis à son rival du Likoud, Bibi Netanyahou, d’englober 20 % du territoire cisjordanien du côté israélien de la barrière. Cette proportion a par la suite été ramenée à 8 %, puis à 5 % du territoire situé au-delà de la Ligne verte.

De fait, ce chantier est resté inachevé…

Sh. A. : A l’heure actuelle, seulement 60 % de ce projet national a été mené à bien, soit 500 km sur les 800 projetés. Il reste trois principaux « trous » autour des implantations d’Ariel, de Maale Adoumim, du Gush Etzion, et une brèche au sud-est de Hébron. Officiellement, ce chantier qui a coûté plus de 11 milliards de shekels au contribuable israélien a quasiment cessé -depuis la fin 2007- pour des raisons économiques. Mais en réalité, c’est son tracé qui pose problème. Les Etats-Unis ont mis un véto sur le passage de la barrière au-delà de la Ligne verte (NDLR : à Ariel, Kedoumim et Maale Adoumim), tandis que la Cour suprême israélienne a été saisie de 200 recours depuis 2002, dont 30 ont eu un impact décisif comme celui concernant Bi’lin.

Quels sont les endroits les plus problématiques ?

Sh. A. : De façon assez absurde, les trois principaux blocs de colonies, à savoir Maale Adoumim, le Gush Etzion, Ariel et Kedoumim, sont restés en dehors de la barrière, contrairement aux intentions initiales.

L’intérêt sécuritaire est-il sacrifié au  profit des colons ?

Sh. A. : On peut le formuler ainsi. Israël a conçu le tracé de la barrière de façon à ce qu’il serve de cadre aux frontières avec un futur Etat palestinien. Nos dirigeants auraient pu éviter les « trous » en construisant une seconde barrière de protection autour des colonies éloignées de la Ligne verte. Ils ne l’ont pas fait. Et aujourd’hui, ce sont les soldats de Tsahal qui doivent risquer leur vie pour protéger les colons… Sans parler des infiltrations terroristes que rendent possibles les ouvertures laissées en Judée-Samarie.  

Qui est responsable ?

Sh. A. : Ariel Sharon et son ministre de la Défense, Shaul Mofaz, sont directement responsables de cette situation. Mais leurs successeurs n’ont guère tenté de remettre leurs choix en question. Qu’il s’agisse du Premier ministre Ehoud Olmert, d’Amir Peretz (ex-ministre de la Défense) ou de son successeur Ehoud Barak. Quant à Bibi Netanyahou, il s’est contenté d’édifier une barrière avec l’Egypte, qui n’a évidemment pas d’impact politique comparable, puisqu’il s’agit d’une protection à la frontière.

Un « anniversaire » peu célébré
L’anniversaire des dix ans de la barrière de sécurité est passé relativement inaperçu en Israël. Et pour cause : grâce à l’édification de cette clôture -qui prend la forme d’un mur de béton sur environ 3 % du tracé- le nombre d’attaques terroristes lancées depuis la Cisjordanie sur le territoire israélien situé à l’intérieur de la Ligne verte a chuté de 90 %. Autant dire que ce chantier stratégique qui a vu le jour durant l’été 2002, fait l’objet d’un large consensus en Israël. Près de 90 % des Israéliens ne remettent pas en cause le principe de la barrière, y compris chez les Arabes israéliens. De fait, le débat ne porte pas sur l’existence de la barrière, mais sur son tracé. « Pour l’Israélien lambda, la barrière confronte l’intérêt sécuritaire des Israéliens à celui des Palestiniens, soucieux de ne pas être dérangés dans leur vie quotidienne », commente Shaul Arieli. « Mais la véritable tension se joue ailleurs : il y a d’un côté, les Israéliens qui veulent éviter les attaques terroristes, et de l’autre, les colons qui habitent au-delà de la Ligne verte et que les dirigeants de ce pays s’attachent à satisfaire, pour enlever toute possibilité d’accord final avec les Palestiniens ».

La bataille de Bi’lin s’invite à Hollywood

Il est rare qu’un village palestinien se fraye un chemin jusqu’au tapis rouge des Oscars. C’est pourtant la singulière aventure que vient de connaître Bi’lin, bourgade de 1.800 âmes située sur les hauteurs de Ramallah (Cisjordanie), en face de la colonie nouvellement construite Matityahou-Est, et au pied de la barrière de séparation. Village symbole, Bi’lin qui a livré pendant cinq ans une lutte pacifique contre le tracé de la barrière, est au cœur du documentaire Five Broken Cameras, l’un des cinq nominés de sa catégorie. Co-réalisé par le Palestinien Emad Burnat, un habitant de Bi’lin, et l’Israélien Guy Davidi, Cinq caméras brisées tient la chronique de cette bataille qui a mobilisé l’ensemble du village entre 2005 et 2010, tenu en haleine les médias internationaux et s’est soldée par une victoire sans précédent.

Après avoir assisté impuissants, à l’édification de la clôture de sécurité, qui les prive ipso facto de 60 % de leurs terres cultivables, les paysans (« fellah ») de Bi’lin, qui contestent par ailleurs la légalité des constructions de Matityahou, commencent par organiser, chaque vendredi, des manifestations non violentes près du site de l’implantation. Le mouvement fait tache d’huile et gagne les villages voisins de Ni’in ou Beit Jala. Ces rassemblements, qui attirent des activistes pacifistes israéliens comme Guy Davidi, débouchent régulièrement sur des affrontements avec l’armée israélienne. En septembre 2007, la population de Bi’lin obtiendra finalement gain de cause.

Fait sans précédent : la Cour suprême israélienne, saisie deux ans plus tôt par l’avocat israélien Michael Sfard, ordonne -à la surprise générale- la modification du tracé de la barrière et la restitution d’une partie des champs annexés aux habitants. La décision ne sera appliquée qu’en février 2010. Une scène que filmera également Emad Burnat, qui aura perdu cinq caméras lors du tournage, au fil des incidents survenus avec les colons ou les soldats. Doit-on se réjouir que ce documentaire -sélectionné à Hollywood par l’auguste académie- soit projeté dans le monde entier ? Une chose est sûre : ce témoignage de la violence ordinaire, qui se joue à cinq minutes de la ville de Modi’in, fait grincer des dents.

Certaines voix fustigent le fait que Cinq caméras brisées, très critique à l’égard de Jérusalem, soit en partie financé par des fonds publics israéliens. L’association (de droite) Almagor, qui représente des familles ayant perdu des proches à la suite d’actes de violence palestinienne, estime que le film « incite à la haine » et « diabolise » les soldats israéliens. D’autres observateurs, tels Danny Danon, du Likoud, estiment à l’inverse que financer des œuvres critiques illustre la force de la démocratie israélienne. Guy Davidi objecte pour sa part que les documentaires « n’ont pas de carte d’identité ». « Voilà les faits : le film est une co-production israélo-palestino-française, avec à la réalisation, un Palestinien et un Israélien ». Quant aux habitants de Bi’lin, qui ont épuisé tous les moyens légaux pour récupérer 133 hectares de champs, ils considèrent que la barrière de sécurité est (aussi) un alibi pour saisir des terres. Et espèrent ne pas avoir dit leur dernier mot.  

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