Nora a horreur du vide

J’ai lu récemment que le cerveau a horreur du vide. Je ne sais pas si cette affirmation est scientifiquement prouvée, mais cela m’a fait penser à cette histoire. Nora et Simon vivaient dans une maison, une très grande maison. 

Elle était si grande que Nora occupait ses longues journées à remplir les endroits vides de meubles, de bibelots, de luminaires, de tableaux, de paniers, d’objets de toutes sortes. S’il y avait bien quelque chose que Nora détestait, c’était le Vide, avec un grand V, s’il vous plaît. Les livres et les revues, vieilles de plusieurs décennies, occupaient tous les rayonnages de la bibliothèque du salon, du bureau. Il y en avait sur toutes les marches de l’escalier et jusque dans les toilettes. Il y en avait partout.

Les armoires étaient pleines à craquer de vêtements, de chaussures (une pièce entière dédiée aux déesses Chaussures), et d’accessoires tels que chapeaux d’été et d’hiver, parapluies, etc.

A peine avaient-ils emménagé dans cette maison que le rez-de-chaussée fut instantanément envahi par des centaines d’objets. Ces objets quelques fois utiles, mais le plus souvent inutiles envahirent ensuite le premier et enfin le second étage. Il fut bientôt impossible de se déplacer sans s’y heurter.

Un jour (il fallait bien que tout cela s’arrête), alors qu’elle accrochait un tableau sur le dernier coin de mur vide, Nora se tapa sur les doigts avec le marteau.

– « Aïe ! Aïe ! Aïe ! Simon, tu es là ? »

Pas de réponse.

– « Simon ! Je me suis fait mal ! »

Simon ne répondit toujours pas. Nora entra dans son bureau, au rez-de-chaussée. Il n’y était pas.

– « Simon, où es-tu ? », cria-t-elle, agacée.

Une voix qui venait de très loin lui parvint.

– « Je suis ici ! »

– « Mais où ? »

 – « Ici. Je suis ici ! »

Nora ne comprenait rien. Il n’était ni dans la chambre, ni dans la salle de bain. Nulle part. Où était-il donc ? Une voix lointaine s’éleva de derrière les livres, de derrière les armoires, les bibelots, les chapeaux, les parapluies, l’aspirateur, le mixer, les écrans plasma.

Elle semblait irréelle.

– « Je suis ici ».

– « Mais où ici ? Tu vas me rendre folle ! »

Tout à coup, au même moment, quelqu’un se mit à crier dans la rue : « Alte zakhn ! Alte zakhn ! » (Vieilles choses  ! Vieilles choses ! en yiddish). C’était le videur de grenier dans sa carriole, tiré par un cheval. Ça ne pouvait pas mieux tomber. Nora ouvrit la fenêtre : « Venez par ici ! Videz-moi cette maison de tous les objets encombrants pour que je retrouve mon mari ! ». 

L’homme ne se fit pas prier. Il emporta la moitié de la maison ! 

C’est à ce moment-là qu’elle le vit, Simon. Enfoncé dans son fauteuil, il lisait tranquillement le journal. Sur ses genoux dormait un chat, Félix, que Nora avait cherché en vain pendant plusieurs jours. Sa maison était à présent à moitié vide, mais elle les avait, enfin, tous les deux retrouvés !

Et sa douleur au doigt, oubliée…

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