C’est avec sa prose, tout en finesse, qu’Amos Oz scrute la terre d’Israël et les âmes qui l’habitent. Son nouveau roman Entre amis se situe dans un kibboutz imaginaire, mais l’osmose de ses membres est entaillée par les revers solitaires.
L’écriture contribue-t-elle à « apaiser vos noirceurs » ?
Disons qu’elle permet tout au plus de les contenir. Tout m’inspire… Chaque écrivain a sa conception de ce qu’il fait. Moi, j’écris surtout sur les gens malheureux, parce que le bonheur n’est pas intéressant à raconter. C’est pourquoi je me penche surtout sur les questions, et plus encore, sur les questions sans réponse. Pourquoi sommes-nous là ? Pourquoi souffrons-nous ? Pourquoi mourrons-nous ? L’écrivain n’a pas d’autre rôle que celui de raconter des histoires. Celle-ci se situe dans le kibboutz fictif de Yikrat. Il s’agit d’un roman se composant de plusieurs nouvelles, reliées entre elles par un même lieu et des personnages qui passent tantôt à l’avant-plan, tantôt à l’arrière-plan.
Pourquoi le kibboutz est-il à nouveau au cœur de l’un de vos livres ?
Parce que j’ai tout quitté, à l’âge de 15 ans, pour m’installer au kibboutz de Houlda. J’y ai passé plus de trente ans de ma vie, mais en réalité, je n’ai jamais pu l’abandonner. Il continue d’ailleurs à hanter mes rêves et mes cauchemars hebdomadaires. Le kibboutz constitue une incroyable université humaine ! J’ai appris bien plus de choses dans ce petit village de 500 âmes que si j’avais parcouru dix fois le tour de la terre (rires). Au sein de ce microcosme, tout le monde sait tout de tout le monde. L’utopie du kibboutz prône le partage de toute une communauté, qui tente de vivre dans l’égalité. Or étant un outsider, né à l’extérieur de cette collectivité, j’ai toujours eu un pied dedans, un pied dehors. C’est la meilleure perspective pour devenir écrivain…
Est-ce un roman sur les désillusions idéologiques et amoureuses ?
Les pères fondateurs du kibboutz avaient pour ambition de modifier la nature humaine, or c’est impossible. Aujourd’hui, le défi consiste à trouver l’équilibre entre vie privée et responsabilité collective. Si j’écris toujours sur la solitude, c’est parce que j’y trouve une consolation, à la fois pour moi et pour les lecteurs. Il est bien plus symbolique d’être solitaire au cœur du kibboutz, que dans une grande ville. Quel que soit le lieu, la solitude demeure une composante innée de l’humanité. C’est la raison pour laquelle il n’existe pas d’immunité contre elle, même dans une société collective. Tout ce qui se vit induit une désillusion. La meilleure manière de garder un rêve intact ? Ne jamais l’abandonner.
La réalité israélienne finit-elle toujours par pénétrer l’intime ?
C’est inévitable… Comme le démontre ce roman, on ne peut pas situer un récit dans l’Israël des années ’50 sans faire référence au contexte général du pays. Ceci explique qu’on y trouve des familles endeuillées, les échos de la guerre ou les ruines d’un village arabe abandonné. Pour les Israéliens, l’Histoire ne représente pas quelque chose qu’on observe à la télévision. Elle constitue indéniablement une part de la vie intime des gens. La littérature peut-elle être plus forte que la réalité ? Il n’y a que les lecteurs qui puissent penser une telle chose. Je me définis comme un écrivain juif et israélien, un écrivain dont l’instrument principal est l’hébreu. Bien que l’esperanto n’existe pas en Israël, je continue de rêver à la paix. C’est mon seul espoir !
Synopsis
Le kibboutz est censé représenter une grande famille, mais sous la plume d’Amos Oz, il révèle ses failles et ses solitudes intemporelles. Telle est la force du grand écrivain israélien, qui parvient à nous émouvoir livre après livre. L’idéologie collective des années ‘50 se heurte à la réalité d’un pays en guerre et d’une société en constante mutation. L’amour, l’éducation et l’aspiration des jeunes témoignent de ces ondes de choc. Si l’espoir demeure un miroir constant, il nous renvoie néanmoins aux frôlements, aux tressaillements et aux déceptions d’individus perdus.
Amos Oz, Entre amis, éditions Gallimard
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