« Les populations arabo-musulmanes d’Europe vivent aujourd’hui ce que les Juifs subissaient dans les années 1930 » ! Cette affirmation absurde trouve un écho de plus en plus favorable dans certains milieux progressistes. Elle est fausse historiquement, elle est effrayante au regard de sa signification. Le Juif devient ainsi une figure métaphorique à laquelle tout groupe discriminé doit absolument se mesurer. En poussant cette métaphore à son paroxysme, les Arabes et les musulmans sont aujourd’hui les Juifs, et les Juifs ne le sont plus !
On ne peut pas envisager le racisme dont sont victimes aujourd’hui les Arabes et les musulmans en l’assimilant à l’antisémitisme des années 1930. C’est faire preuve d’incompréhension ou d’ignorance à l’égard de la virulence antisémite de cette décennie que le poète anglo-américain W.H. Auden qualifiait de « moche et sournoise ». A cette époque, le ciel s’obscurcit pour les Juifs d’Europe. Ainsi, à partir de 1933, l’Allemagne nazie élabore un système politique et juridique où les Juifs sont exclus de tous les domaines de la vie sociale. Dès 1935, les lois raciales de Nuremberg institutionnalisent l’idée selon laquelle les Juifs sont des microbes souillant la pureté du peuple allemand.
Des pays comme l’Italie et la Roumanie adoptent une législation raciale antijuive en s’inspirant des lois de Nuremberg. En Europe orientale, où sont concentrées de grosses communautés juives, les persécutions s’ajoutent aux nombreuses discriminations : pogroms, pillages et meurtres font partie du quotidien des Juifs de Pologne.
Même dans les démocraties d’Europe occidentale, la virulence de l’antisémitisme devient démentielle. L’exemple français illustre parfaitement cette radicalisation. A partir de 1934, le déchaînement contre les Juifs déborde les ligues fascistes et les fanatiques de l’antisémitisme. Une personnalité politique cristallise toute la haine antisémite : Léon Blum. Lorsque ce dirigeant socialiste est appelé à former le premier gouvernement du Front populaire en 1936, les journaux d’extrême droite et de droite rivalisent dans la caricature infamante et déshumanisante : on dessine Blum sous les traits d’un chien, d’un serpent, d’un rat… Quand Charles Maurras, chef de l’Action française, ne traite pas Léon Blum de « détritus humain », il se fait une spécialité d’en appeler au meurtre du dirigeant socialiste : « C’est un homme à fusiller, mais dans le dos ». Des mots, on passe aux actes. Ainsi, le 13 février 1936, tombant par hasard sur un cortège de Camelots du Roi (bras armé de l’Action française), Léon Blum subit les cris « à mort ! » avant d’être lynché à coups de barre de fer en plein Paris.
Cette fièvre antisémite s’exprime aussi au sommet de la République. Lors de l’investiture de Léon Blum comme Premier ministre à l’Assemblée nationale, Xavier Vallat, député de la droite catholique et futur Commissaire général aux questions juives sous Vichy, n’hésite pas à déclarer en plein hémicycle : « Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné… par un Juif ». Et d’ajouter ensuite qu’une nation paysanne comme la France ne peut être gouvernée par « un talmudiste subtil » !
Aujourd’hui, aucun responsable politique français ou belge d’origine arabo-musulmane ne s’est vu infliger le traitement réservé à Léon Blum dans les années 1930. Personne ne le tolérerait et la loi s’y opposerait.
Les Belges ou les Français d’origine arabo-musulmane sont exposés à une hostilité différente de l’antisémitisme dont s’est nourrie l’Europe tout au long des années 1930. Dire cela ne revient pas à nier le problème. S’appeler Mohamed ou Nabila implique qu’on soit exposé à des discriminations illégales que trop de secteurs de notre société n’hésitent pas à mettre en œuvre de manière dissimulée et insidieuse. Et il est vrai que l’extrême droite se plaît à agiter le spectre de l’islamisation de l’Europe en amalgamant islam et islamisme. Le combat contre ces discriminations et ces amalgames est trop important pour qu’il soit mené en procédant à des comparaisons fausses et douteuses. Les populations arabo-musulmanes ne sont pas aujourd’hui les Juifs des années 1930. Il faut s’en réjouir et faire preuve de vigilance pour qu’il en demeure ainsi.
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