L’enfant est-il la ‘propriété’ du groupe ?

 

Un enfant naît dans une famille. Les parents et l’entourage ont des convictions, des habitudes de pensée, des préjugés. La plupart du temps, ils aimeraient que l’enfant continue l’histoire, et dans le meilleur des cas qu’il fasse « mieux » qu’eux, qu’il aille plus loin… mais sur le même chemin.

Les sociétés démocratiques et pluralistes ont à la fois consolidé et affaibli le droit des familles à façonner les mentalités des enfants. Elles l’ont consolidé en empêchant que des enfants soient arbitrairement retirés de leurs familles pour le bon plaisir du prince ou des puissants. Mais elles ont affaibli ce droit des parents en leur opposant les droits de l’enfant. L’Etat et autrui ne peuvent pas disposer des enfants à leur guise, le pater familias non plus.

Quand l’école primaire publique a été laïcisée en France au 19e siècle, l’instruction religieuse en a été « expulsée ». Elle fut remplacée par un cours de morale laïque dispensé à tous les élèves. Mais que leur enseigner ? Une morale citoyenne qui, inévitablement, irait à l’encontre, sur certains points, des traditions religieuses auxquelles se rattachaient les familles ? Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique, tenta de résoudre le problème à sa façon dans une Lettre aux instituteurs restée célèbre. Il y écrivait notamment : « Au moment de proposer à vos élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve, à votre connaissance, un seul honnête homme qui puisse être froissé par ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis bien un seul, présent à votre classe pourrait, de bonne foi, refuser son assentiment à ce qu’il entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire, si non, parlez hardiment, car ce que vous allez communiquer à l’enfant, ce n’est pas votre sagesse, c’est la sagesse du genre humain… Le maître devra éviter comme une mauvaise action tout ce qui dans son langage ou dans son attitude blesserait les croyances religieuses des enfants confiés à ses soins, tout ce qui porterait le trouble dans leur esprit, tout ce qui trahirait de sa part envers une opinion quelconque un manque de respect ou de réserve ».

Le grand Ferry n’avait pas imaginé les contours de la société multiculturelle de ce début du 21e siècle. Il n’avait pas anticipé qu’en imposant à l’enseignant la présence au moins imaginaire des parents dans la classe et le devoir corrélatif de n’en choquer aucun mènerait droit au politiquement correct et à son insipide langue de bois. Les parents doivent accepter une perte d’autorité « spirituelle » sur leurs enfants, qui apprendront à vivre ensemble dans une société démocratique et pluraliste. Il nous faut des enseignants honnêtes et non des robots de l’autocensure.

A fortiori les parents perdent leur pouvoir sur l’enfant quand, pour une raison grave, l’autorité parentale leur est retirée. L’enfant est alors placé dans une famille d’accueil, et c’est à la société de contrôler que ses intérêts et ses droits sont bien garantis.

L’affaire se passe aux Pays-Bas. Le Premier ministre turc Erdogan fait tout un plat à cause du placement d’un petit garçon d’origine turque, Yunus, dans une famille de lesbiennes. On sait que l’Etat turc surveille de près le destin de « ses » communautés immigrées. Erdogan considère qu’il est inacceptable de placer un enfant musulman dans une famille de lesbiennes parce que l’homosexualité est contraire aux valeurs de l’islam. Il ajoute même que des enfants de familles musulmanes ne devraient pas être placés dans une famille « chrétienne ». Erdogan se trompe du tout au tout.

Dans le cas de Yunus, l’autorité de la famille a été mise en cause pour des raisons importantes dont la société est juge. Les Pays-Bas sont un Etat de droit. Cet enfant doit bénéficier des mêmes protections que les autres, ni plus ni moins. Un enfant n’appartient pas à son milieu familial. Les parents ont le droit de façonner sa mentalité s’ils respectent ses droits. S’ils ne le font pas ou s’ils n’exercent pas correctement leur autorité parentale, c’est la société qui prend le relais. Si les Pays-Bas considèrent qu’une famille d’homosexuelles remplit les conditions d’une adoption, cette règle s’applique à tous.

Non, les familles et les Etats d’origine ne sont pas propriétaires de « leurs » enfants, et c’est très bien comme cela. Erdogan a voulu rencontrer Yunus lors de sa récente visite aux Pays-Bas. Cette demande lui a été refusée. Courageusement. En matière de maintien du cap des valeurs humanistes, le pire n’est pas toujours sûr.

 

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