La BD belge sous l’occupation

L’éditeur André Versaille vient de publier le Dictionnaire illustré de la bande dessinée belge sous l’Occupation. Un ouvrage nécessaire pour contextualiser l’histoire du 9e art en explorant une période fondatrice de la bande dessinée belge francophone.

Spécialiste de la BD belge, l’auteur du Dictionnaire illustré de la bande dessinée belge sous l’Occupation, Frans Lambeau, associe les savoirs minutieux du collectionneur avisé à l’art de l’anecdote historique. Né en 1938, il évoque avec autant de passion que d’inévitable nostalgie l’univers des illustrés de son enfance, nous présentant en quelque 270 entrées les auteurs, scénaristes et dessinateurs, leurs principales œuvres, ainsi que les éditeurs et les grands genres de BD de l’époque. Il évoque aussi le contexte politique, culturel et social de ces « années noires » qui correspondent aux débuts d’un véritable « âge d’or » pour la bande dessinée belge. En effet, durant l’Occupation, le talent d’Hergé explose dans sa bande dessinée de bas de page « prépubliée » par le grand quotidien bruxellois Le Soir, « Le Soir volé » partisan de la collaboration avec l’Occupant… C’est dans ce journal « collabo » que « le père de Tintin » publie notamment, en pleine guerre, Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge, chefs-d’œuvre de la « ligne claire » récemment adaptés à l’écran par Spielberg.

D’autres que Le Petit Vingtième

C’est en France et aux Etats-Unis qu’il faut rechercher les origines de la parution de bandes dessinées dans notre presse périodique et en particulier dans des publications spécialisées destinées à la jeunesse. De cette période « héroïque », l’histoire de la BD belge retient surtout Le Petit Vingtième, supplément hebdomadaire du quotidien catholique ultra-conservateur Le Vingtième Siècle, dans lequel Hergé crée Tintin (19292), puis Quick et Flupke (1930)… Mais, comme nous le fait entrevoir le dictionnaire de Frans Lambeau, ce périodique « mythique » d’Hergé est loin d’être le seul pionnier de la BD dans notre pays. Frans Lambeau insiste en effet sur le caractère « cosmopolite » des illustrés francophones pour la jeunesse dans l’entre-deux-guerres. Fondée en 1928 par Paul Winkler, un Juif hongrois polyglotte, afin d’importer en France les créations de Walt Disney, l’agence Opera Mundi, travaille avec l’appui de Hachette et en collaboration avec le King Features Syndicate, du groupe de presse Hearst, spécialisé dans les comics. Opera Mundi fait donc traduire et publier des productions illustrées américaines dont les coûts ont été amortis sur le marché intérieur américain, ce qui lui permet des prix de revient beaucoup moins élevés que la production des dessinateurs locaux.

En 1934, Winkler crée une série d’hebdomadaires pour la jeunesse dont Le Journal de Mickey et Robinson, périodiques français qui publient des bandes dessinées américaines, tout en s’ouvrant aussi à des artistes nationaux. Le succès des BD américaines est fulgurant. Fondé en 1938 par l’éditeur Paul Dupuis, Le Journal de Spirou publie des célèbres séries américaines à ses débuts : Dick Tracy, Red Ryder, Superman…

La guerre 40-45 bouleverse radicalement ce paysage cosmopolite de la BD. En Belgique occupée, la fin de l’importation de toute presse étrangère et la situation de guerre favorisent l’essor de formidables talents nationaux, appelés à remplacer les séries importées des Etats-Unis. Bande dessinée emblématique de cette période, Le Rayon U de E. P. Jacobs est publié en 1943 dans l’hebdomadaire Bravo ! Dans son livre Bravo ! Un hebdo des années 40 (2000), Frans Lambeau a retracé l’histoire étonnante de ce magazine illustré bruxellois, lancé en 1936 par le Hollandais Jan Meeuwissen, fondateur de Ciné Revue et Femmes d’aujourd’hui. Inspiré des aventures de Flash Gordon dessinées par l’Américain Alex Raymond, Le Rayon U assure la gloire d’un magazine  édité en néerlandais et en français et très bien distribué jusqu’à la Libération, grâce à l’attitude bienveillante des autorités d’occupation, sans pour autant « faire de politique »…

Comme le montre Frans Lambeau, c’est plutôt une attitude « apolitique » qui caractérise le champ de la bande dessinée belge sous l’Occupation, au contraire de la situation française où différents auteurs de renom contribuent au succès de l’illustré Le Téméraire, ce « petit nazi illustré » (Pascal Ory) radicalement collaborationniste et antisémite. Ceci dit, en dépit de « l’apolitisme » de Bravo !, Meeuwissen sera poursuivi pour Collaboration après la guerre et condamné à la peine capitale par contumace…

Frans Lambeau, Dictionnaire illustré de la bande dessinée belge sous l’Occupation, André Versaille éditeur.    

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