Avraham Shalom fut le premier à dire oui. Comme Dror Moreh, il aimait ce documentaire hors du commun The Fog of War. Eroll Morris y interviewait longuement un homme de pouvoir, Robert McNamara, le ministre américain de la guerre du Vietnam. Le mauvais par excellence. L’homme du napalm, de l’agent orange et des bombardements sur Hanoï.
Mais dans le film de Morris, on découvrait qu’il était un opposant à la guerre. Moreh voulait refaire l’exercice pour le conflit israélo-palestinien. Comment les décisions étaient prises. Que pensaient vraiment les hommes qui avaient le pouvoir de décider. Le film est simple : six anciens patrons du Shin Beth face caméra. Il s’appelle Gatekeepers. Il est bouleversant.
Oubliez vos colères, vos peurs, vos opinions. Cessez de compter les points, de justifier les cruautés des uns par celles des autres, de chercher qui a commencé ou qui est le plus méchant, qui a le droit pour lui, qui est de bonne ou de mauvaise foi. Parce qu’au fond, ce film ne parle pas de ça. Bien sûr, il ne parle que de ça, puisque ces hommes-là, ce conflit, c’est le leur. Ils en connaissent tous les acteurs, tous les moments, tous les tournants. Mais ça n’a aucune importance. Il ne faut que quelques minutes pour comprendre que l’essentiel est ailleurs. Qu’ils ne sont pas là pour faire des révélations. Même s’il y en a parfois. Ils parlent d’eux-mêmes. Ils parlent de leur pouvoir qui est immense, eux qui ont droit de vie et de mort. Et de leur impuissance qui ne l’est pas moins, puisqu’ils le savent, ils ne gagnent que des batailles, jamais la guerre. Oui, ils racontent avoir ordonné des assassinats ciblés, des exécutions sommaires ou avoir torturé pour obtenir des informations afin d’empêcher des attentats. Mais, non, ce n’est pas un film choc. Et, non, ce n’est pas un film politique qui serait la condamnation systématique des gouvernements israéliens par les hommes de terrain qui sauraient mieux que d’autres ce qu’il faut faire. Ils savent seulement que les ennemis, on ne peut les tuer tous. Que pour faire la paix, il faut parler. Même avec les pires. Puisque de toute façon, les terroristes des uns sont les résistants des autres. Et les Palestiniens, ils les connaissent comme personne. Ils tentent de garder un coup d’avance. Ils attendent que dans le ciel s’alignent les planètes du court et du long terme, seule configuration politique qui rendra la paix possible. Entre tactique et stratégie, ils mesurent. Ce sont des hommes de mesure. Ou, dit autrement, ils sont divisés. Moreh raconte que Yuval Diskin, initiateur des « assassinats ciblés », l’a bouleversé par la douleur de son regard. Diskin disait qu’il n’en dormait pas la nuit. C’était les premières minutes de la première interview et Moreh en a 75 heures. La télévision israélienne va diffuser une version longue du documentaire, six heures en cinq épisodes. Comme quoi, la télévision, quand elle prend la peine d’entrer dans la complexité des choses humaines, ça peut aussi servir la paix.
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