Regarde l’antisémitisme tomber

Pour qui connaît ne fut-ce qu’un peu l’histoire de la Russie, la nouvelle est stupéfiante : on n’y déteste plus les Juifs ! Prise de conscience ? Miracle ? Pas vraiment : changement de cible.

Tout arrive : selon un rapport issu de la communauté juive*, l’antisémitisme, même s’il est toujours prégnant dans la société russe, continue à diminuer dans ce pays : en 2011-2012, il ne s’y est produit « que » une trentaine d’attaques et de vandalisme anti-juifs.

C’est peu d’une façon générale, pas grand-chose si on compare, par exemple, avec la France (389 en 2011) et vraiment rien pour un pays comme la Russie où, depuis des siècles, l’antijudaïsme  a été aussi constant que virulent.

Un antisémitisme d’Etat, quel que soit le pouvoir, Tsars ou dictateurs communistes. Un antisémitisme religieux qui semble consubstantiel à l’Eglise orthodoxe. Un antisémitisme politique, social et économique.

Une interminable histoire de haine et de sang : exclusions, persécutions, massacres… Ce n’est pas un  hasard si le mot « pogrome » est d’origine russe.  Ni si les soi-disant  « Protocoles des Sages de Sion » ont été forgés en 1901 par un faussaire russe.

Depuis la chute du communisme en 1991, tout cela a pris fin.  Boris Eltsine comme Vladimir Poutine ont commis bien des fautes ou des crimes mais, sous leur direction, il n’y a plus d’antisémitisme officiel.

L’Eglise semble avoir mis de l’eau dans son vin de messe. Si elle reste virulente dans une partie de l’extrême droite, la détestation du Juif est en chute libre au sein de la population, y compris au sein des mouvances  « populistes»  nationalistes et xénophobes.

Voilà bien la démonstration que racisme et démocratie sont incompatibles ! en concluront les optimistes.  Héla, la vérité est plus relative et on ne peut éviter ce sentiment que l’Histoire, avec sa grande Hache, aime à se moquer du monde.

Car, si on y regarde d’un peu près, à quoi est due exactement cette baisse de l’antisémitisme ? D’une part, à la diminution drastique du nombre de Juifs russes. (Bien que même leur totale absence n’a jamais empêché les racistes de tonner contre eux).

C’est qu’il est loin, ce XIXe siècle où, avec cinq millions d’âmes, ils comptaient pour la moitié du judaïsme mondial. Ou le milieu du XXe siècle, lorsque l’URSS en recensait encore trois millions (plus un autre million que ne s’en vantait pas)

Fuite et émigration aidant, il n’en reste aujourd’hui, selon les chiffres officiels qu’environ 400.000 auxquels les dirigeants communautaires ajoutent  un nombre indéterminé de gens qui le sont sans l’être tout en l’étant.

« Racisme » ne rime plus avec « antisémitisme »

Autre cause de la chute de la haine anti-juive : l’absence du « nouvel antisémitisme » musulman. Non que les tenants de l’islamisme en Russie soient moins anti-Israéliens qu’ailleurs. Ou qu’ils évitent davantage la confusion entre « Juif » et « sioniste ».

C’est plutôt que l’ensemble de la communauté musulmane a bien d’autres chats à fouetter : c’est contre elles que se dresse désormais la xénophobie de la population. En cause, les sanglants attentats causés par les guerres en Tchétchénie ou dans le reste du Caucase.

En Russie, on ne craint plus que se produise un « choc des civilisations », on est persuadé qu’on est en plein dedans, et en 1ère ligne encore. Avec le musulman du pays en guise de « 5ème colonne ».

Un phénomène qui, à l’inverse, a accru la sympathie de la population pour Israël. N’est-il pas un allié dans la lutte contre l’islam(isme) ?  C’est aussi pour cela que la diplomatie  moscovite tient à s’efforce de maintenir de bonnes relations  avec l’Etat juif.

Certes, il existe des différents entre les deux pays mais selon des analystes russes, ils ne sont pas aussi importants qu’il semble. D’après eux, les heurts entre la Russie et Israël sur certains dossiers, comme la Syrie ou l’Iran, n’ont, pour ainsi dire « « rien de personnel ». 

Ils entrent dans un contexte géostratégique plus vast : les efforts de Moscou pour faire pièce à Washington dans la région. Et les Russes sauraient parfaitement jusqu’où aller trop loin.  Ainsi à propos de leurs ventes d’armes à Damas qui irritent fortement Jérusalem.

Toujours selon ces experts, le matériel militaire russe est à présent de si mauvaise qualité qu’il n’intéresse plus que des dictateurs comme Bachar Al Assad : il n’est efficace que contre une population à peu près désarmée. Si non è vero…

Quoi qu’il en soit, pour l’heure, « racisme » ne rime plus avec « antisémitisme » en Russie. Comme aurait Voltaire, tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes xénophobes possibles. Ou bien, non ?

* « Antisémitisme en Russie (2011-2012) »

Sur le sujet :

-« Heureux comme un Juif chez Poutine »   (http://www.cclj.be/article/3/3058)

-« Russie : l’antisémitisme recule sur fond de montée de l’islamophobie»  (http://fr.rian.ru/politique/20130405/197998158.html)

 

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