Traduit en français par « Le cœur a ses raisons », le premier film de cette réalisatrice israélienne nous fait véritablement plonger dans l’intimité de la communauté hassidique de Tel-Aviv. Un regard plein de tendresse, vécu de l’intérieur. Un magnifique film où chaque séquence prend des allures d’œuvre d’art.
C’est au rayon laitages d’un supermarché que Shira (Hadas Yaron), 18 ans, rencontre le jeune homme à qui elle a été promise pour la première fois. Les regards se croisent à peine, mais le bonheur qu’elle ressent à ce moment-là ne trompe pas. Les choses semblent si simples. Un événement inattendu va pourtant venir bouleverser les plans dont la jeune femme rêvait. Sa sœur aînée Esther (Renana Raz) décède en couches, laissant son mari veuf (Yiftach Klein) et un bébé en pleine santé. Très vite, l’idée d’un remariage en Belgique est évoquée, mais ce départ signifierait pour la mère d’Esther de renoncer à son unique petit-enfant… A moins que Shira ne soit l’heureuse élue ?
« Je me suis toujours intéressée aux relations hommes-femmes », explique Rama Burshtein, qui signe ici son premier film. « Les mariages ne sont jamais forcés dans le judaïsme », précise-t-elle. « Dans le monde hassidique où “Fill the Void” a été tourné, les parents soumettent certes des propositions à leurs enfants, mais ceux-ci doivent donner leur accord ».
Née en 1967 à New York, la réalisatrice israélienne a choisi de devenir ultra-orthodoxe après avoir obtenu son diplôme à l’école de cinéma Sam Spiegel. Elle confie ne pas avoir eu de mal à monter ce projet. « En revanche, j’ai dû lutter avec ma conscience de femme juive orthodoxe, avec mon dieu, mon mari et ma famille », reconnait celle qui au départ d’un fait réel a laissé vagabonder son imagination. « Je discutais avec quelqu’un à un mariage, lorsque j’ai vu arriver à notre table une jeune fille couverte de bijoux, qui venait visiblement de se marier. J’ai trouvé qu’il y avait quelque chose d’étrange dans son discours et j’ai appris qu’elle avait épousé l’ancien mari de sa sœur. J’avais tout ce qu’il me fallait pour écrire mon scénario ».
Hadas Yaron, meilleure actrice
Avec la bénédiction de son rabbin, Rama Burshtein a souhaité donner une voix à un monde religieux « que beaucoup croient silencieux », en racontant une histoire de l’intérieur. « Nous nous faisons entendre au niveau politique, mais notre voix culturelle et artistique est à peine audible », regrette-t-elle. Evitant délibérément d’aborder le dialogue laïco-religieux, Fill the Void se veut plutôt tel un judas qui donnerait à voir une histoire parmi les autres dans le monde complexe et particulier qu’est celui des ultra-orthodoxes. « Parler de nos mondes respectifs avec honnêteté est la seule façon de créer des ponts », estime la réalisatrice qui relève que les règles de son monde ont beau être strictes, ceux qui les suivent tentent de trouver une voie pour les accepter.
Le scénario aurait pu être tourné en Pologne au siècle dernier ou à Brooklyn. Il se déroule aujourd’hui, à Tel-Aviv. Des scènes d’intérieur, principalement, obligeant la réalisatrice à miser sur les personnages, les dialogues, les costumes, les couleurs, les cadrages et les jeux de lumière pour donner à son film toute sa substance.
Amour, deuil, mariage, circoncision, doutes, peurs et réflexions, de nombreuses facettes du monde religieux sont dévoilées au spectateur. Avec, en guise d’introduction, la fête de Pourim pendant laquelle les ultra-orthodoxes boivent jusqu’à la lie, avant de se rappeler cette prescription du judaïsme qui les enjoint à faire don d’argent à qui le demande… « C’est assez compliqué, quand on est ivre, on n’a envie de ne penser qu’à soi, et la dernière chose à laquelle on a envie de penser, c’est l’argent », confie encore Rama Burshtein. « Mais ça, c’est le judaïsme… On retrouve ce même mélange dans le film, où quelqu’un doit mourir pour que deux êtres se rassemblent. Avant de devenir religieuse, je n’avais pas les outils pour gérer ces deux faces de la vie : le bien et le mal ».
On comprend aisément pourquoi Hadas Yaron (Shira), plus vraie que nature, a reçu la « coupe volpi » de la meilleure actrice à la dernière Mostra de Venise. La juste expression des acteurs se révélant la qualité indispensable d’un film où l’essentiel repose sur les non-dits. Si « le cœur a ses raisons », il ne sera bien sûr pas nécessaire d’adhérer aux convictions des intéressés pour apprécier la beauté des images. Une découverte dont on ressortira un peu différent.
« Fill the Void », de Rama Burshtein. Durée : 90 min. (hébreu) – Sortie en salles : 1er mai 2013
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