Il était une fois une jeune fille qui répondait au doux nom d’Anaëlle. On la surnommait La princesse au petit pois parce que la moindre poussière la contrariait, le moindre courant d’air la faisait éternuer.
Comme toutes les princesses, elle avait une foule de prétendants qui n’aspiraient qu’à conquérir son cœur capricieux. Mais aucun d’entre eux ne trouvait grâce à ses yeux. Tantôt ils étaient trop shlemil (maladroit, en yiddish), tantôt trop nebekh (idiot, pour ne pas dire autre chose). Celui-ci n’arrêtait pas de se lamenter, celui-là était trop prêt de ses sous.
Elle rencontra enfin Markus, un beau jeune homme dont on disait beaucoup de bien, qu’elle invita au café. Ils firent plus ample connaissance. Elle le trouva charmant, cultivé, attentif. Il réussit même à la faire rire. L’homme parfait !
Mais au moment de payer l’addition, Markus sursauta. Il ne trouvait plus son portefeuille. Il vida toutes ses poches sous le nez d’Anaëlle. Il sortit un paquet de mouchoirs, un trousseau de clés, un ticket de métro, une pile électrique, une paire de lunettes 3D, L’Ethique de Spinoza, la blague d’un Carambar, du sable de ses dernières vacances en Normandie.
– « Ouf ! », s’écria-t-il enfin en le retrouvant dans la poche intérieure de sa veste. Anaëlle sentit la princesse au petit pois se réveiller en elle. « Il me plaisait bien », se dit-elle pourtant…
Elle lui tendit un verre d’eau vide.
– « Tu as soif ? Tu désires encore boire quelque chose ? », lui demanda-t-il.
– « Oui. J’aimerais que tu me rapportes un verre entier de larmes de crocodile ».
Markus se leva, remit tout son fatras dans ses poches, paya l’addition, emporta le verre et disparut. Il prit l’avion, atterrit à Nairobi. Il chercha un crocodile et le trouva qui faisait semblant de dormir.
– « Crocodile, gentil crocodile, j’aimerais te raconter une histoire très triste, l’histoire d’une petite fille orpheline qui vivait toute seule dans une misérable chaumière. L’hiver arriva. Elle grelottait de froid, se rappelant les jours heureux où ses parents vivaient encore et l’entouraient de leurs bras aimants… ».
Il n’en fallut pas davantage pour qu’apparaissent une, puis deux, puis une rivière de larmes dans les yeux du crocodile. Markus avança le verre et attendit qu’il se remplisse.
Un crocodile reste un crocodile. Celui-ci s’arrêta net de pleurer, ouvrit sa gueule pour croquer cette proie facile, mais Markus était déjà loin. Le cœur joyeux, il rentra au pays et se présenta devant Anaëlle, son verre rempli de larmes.
A sa grande surprise, elle le repoussa.
– « Mais mon cher, ce verre est à moitié vide ! », lui assèna-t-elle.*
Il n’en crut pas ses oreilles.
– « A moitié vide ? », s’écria-t-il au bord de l’apoplexie. « Je, je, je suis allé à des milliers de kilomètres d’ici soutirer des larmes à un crocodile prêt à ne faire de moi qu’une bouchée, Princesse au petit pois dans la tête, ce, ce, ce verre est à moitié plein ! ».
Fou de colère, il renversa son contenu par terre et s’en fut.
On raconte que la princesse au petit pois rougit de honte pour la première fois de sa vie et jusqu’à la racine de ses cheveux de soie, et que cette couleur jamais plus ne disparut de ses joues.
* S’inspire de l’histoire talmudique du verre à moitié vide ou à moitié plein. Tout est une histoire de perception.
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