Aux amis d’Israël…

Aussi grand soit le « miracle » israélien que nous célébrons à l’occasion de Yom Haatzmaout, il faut se garder de ne pas gommer ce qui fait ombre au tableau même si la haine d’Israël se répand mondialement. Pour qu’Israël puisse encore affirmer sa vitalité, les Israéliens ont besoin de critiques constructives de leurs amis et non pas de slogans creux à la gloire d’Israël.

Il était d’usage naguère de parler du sionisme en termes de « révolution ». Celle-ci se voulait totale et se donnait pour ambition non seulement de transformer la condition politique des Juifs, mais aussi leur mentalité, leur structure sociale sans oublier la langue et la culture. Un nouvel homme juif, disait-on alors. La création de l’Etat faisait partie des objectifs du mouvement sioniste, mais il ne phagocytait guère les autres. Il est vrai que les réalités humaines et politiques en Palestine ottomane et mandataire dictaient la nécessité de repousser l’échéance de sa proclamation jusqu’au moment propice. Ben Gourion fit du chemin avant de se convertir, lui aussi, à l’idée de l’Etat. Cependant, un regard furtif sur l’histoire de la période mandataire montre bien que son avènement n’a pas été une condition indispensable pour opérer ces révolutions que le sionisme exigeait. C’est qu’il fallait non seulement décréter la révolution, mais la vivre surtout : ici et maintenant, et sans attendre que les nations ou la volonté politique donnent le ton (puisqu’il est vrai que la création d’Israël a tenu à ces deux facteurs).

Le Yichouv, pépinière d’ONG

Les embryons du futur système politique israélien étaient bien présents : combien de partis politiques et d’institutions représentatives, combien de fusions et de schismes; de comités et de congrès, et des rapports, et des manifestes et des  motions par milliers, mais ces réalités-ci, aussi tangibles qu’elles furent, apparaissaient bien prosaïques par rapport aux enjeux majeurs qu’étaient alors l’immigration et l’achat de terres. Dans cette perspective, la création d’un kibboutz valait autant sinon plus que la fondation de Tel-Aviv et l’extension de Jérusalem hors les murs. La politique semblait marginale, comme si elle passait à côté de l’essentiel. Ce qui comptait vraiment se déroulait ailleurs : le Yichouv était, pour ainsi dire, une pépinière d’ONG. Le mot n’existait pas encore, la chose oui. La société civile en faisait bien plus que la classe politique.

Depuis 1948, l’Etat est devenu l’institution suprême, soumettant à son autorité toutes les autres. On a obtenu et célébré l’indépendance de l’Etat, mais de fait, on a consenti à la dépendance et à la soumission de la société. C’est qu’il fallait bâtir une armée, diriger l’économie, planifier le pays, loger les immigrants, faire la nation. Cependant, la défiance vis-à-vis de la classe politique a restitué à la société civile son dynamisme d’antan. Tout en conservant un œil vigilant sur ce qui se fait et se décide au niveau de l’Etat, il faut bien comprendre que la vitalité d’Israël se situe là, dans la capacité des citoyens à s’associer, à s’organiser, à innover, à inventer.

La fête de l’indépendance, c’est aussi, à bien des égards, l’autonomie de la société israélienne vis-à-vis de l’Etat. Cette autonomie a pourtant ses limites. Que le conflit soit aujourd’hui de faible intensité (mais qui nous garantit qu’il le restera ?), tant que le problème de fond d’Israël n’est pas réglé (la paix avec les Palestiniens), ces initiatives qui foisonnent paraissent toujours entachées d’un défaut, comme des lignes de fuite, des échappatoires. C’est pourtant au sein de cette sphère associative qu’agissent des femmes et des hommes de bonne volonté. Destinées initialement à promouvoir la paix, celle-ci tardant à venir, ces associations ont évolué depuis vers une posture plus critique. Ce n’est plus la paix qu’elles réclament, c’est l’occupation qu’elles dénoncent. Sans nier leur apport, elles ne peuvent se substituer au politique, au Parlement et au gouvernement. Cependant, en réclamant l’indépendance de la Palestine à côté d’Israël, elles ne se situent pas en porte-à-faux avec l’indépendance que les Juifs ont réclamée pour eux, mais dans une logique d’égalité, de liberté et de réparation historique.

Image d’épinal

Ecrivant sur Israël, Arthur Koestler estimait devoir faire « l’analyse d’un miracle ». Cette notion de « miracle », compréhensible alors, sonne faux aujourd’hui pour en avoir trop usé. Ce pathos pseudo-religieux est bon pour les discours officiels, mais il est englué dans la langue de bois et ne peut à ce titre remplacer un regard exigeant respectueux de la complexité des hommes et de l’Histoire qu’ils ont faite et de celles qu’ils font. Il n’y a pas de bilan des prouesses qui vaille s’il n’est pas complété par un bilan des échecs. A voir les choses tout en rose, à gommer ce qui fait ombre au tableau, on verse dans l’image d’Epinal quand ce n’est pas dans la propagande pure et simple; on se fourvoie dans une autosatisfaction qui ne trompe plus personne. Cela fait chaud au cœur, on se congratule, mais on se leurre et on finit par se lasser. Un discours sombre et noir n’est pas non plus de mise. Ce serait défigurer l’expérience israélienne que de ne retenir que ce qui ne va pas, d’autant que sont toujours aux aguets ceux qui exultent à l’idée de jeter le bébé « Etat juif » avec l’eau du bain.

J’entends bien tous ceux qui déclarent que la haine d’Israël est si contagieuse et si répandue de par le monde que la Diaspora a le devoir de répondre en n’exposant que les lumières d’Israël pour contrebalancer et démentir les ombres, voire la noirceur des traits par lesquels l’Etat juif est aujourd’hui dénoncé. La critique d’Israël est parfois extrême, souvent odieuse, automatique, systématique et pavlovienne, et on peut éprouver instinctivement l’envie de ne rien y ajouter de notre cru qui soit critique, de peur de hurler avec la meute. Mais si tel est le dilemme, alors il faut ignorer ce qu’ils se disent, ne pas se laisser convaincre que seul ce discours-là requiert notre attention. Se soucier des dégâts qu’il produit, assurément : sans doute il importe de ne pas déserter le terrain laissé trop longtemps libre à la diffamation. Des initiatives sont prises à cet effet, et elles permettent de rétablir un équilibre qui a été rompu dans certains milieux, et semble-t-il, dans les universités qui sont le dernier refuge du radicalisme. Mais de grâce, ne suspendons pas notre oreille et nos regards à cette prose-là uniquement. Si l’on ne s’interroge plus que sur les moyens de l’arrêter, convenons alors qu’un changement de politique est encore le moyen le plus efficace de couper court à ce qui se dit.

Au nom d’une légitime riposte, ne faisons pas de cette contre-propagande nécessaire la vérité d’Israël définitive. Les slogans à la gloire d’Israël, de sa démocratie, de son pluralisme et des libertés qui y règnent ne peuvent tenir lieu d’examen sérieux, critique et exigeant. Un pays ne meurt jamais des exigences qu’on lui adresse.

Gloser sur le discours des autres revient finalement à poser comme débat la question de ce qu’il est légitime ou non de dire et écrire. Cette barre-là, il convient de la placer très haut. Si elle est placée trop bas, si une critique même un peu rude sera taxée de complicité avec l’ennemi, le risque est grand de tomber alors dans l’intimidation et dans l’autocensure. A bien des égards, nous y sommes déjà. Ce faisant, on élude, on repousse, on ignore ou on feint d’ignorer ce qui doit rester le cœur du débat, à savoir la politique d’Israël, la politique des Palestiniens, celle des Etats-Unis et de l’Europe également, et non telle ou telle caricature d’un quotidien, tel propos d’un chroniqueur, tel ou tel meeting organisé dans un village par un comité Palestine survolté. Autrement dit, agissons, réagissons, mais n’épuisons pas toutes nos forces et toutes nos énergies dans cette attitude hyper réactive. Elle finit elle aussi par lasser l’opinion neutre que l’on souhaite convaincre.

Il fut un temps où les intellectuels favorables à Israël écrivaient sur le pays lui-même. Ils en dressaient sans doute un constat élogieux, mais n’hésitaient guère à pointer des contradictions, des insuffisances, à formuler des exigences et des attentes. Ce temps semble être révolu. Aujourd’hui, les amis d’Israël estiment que leur devoir consiste exclusivement à combattre l’adversaire, à dénoncer ses infamies et ses turpitudes : de la charte du Hamas à l’indignation sélective de Stéphane Hessel. Cet Israël qu’ils chérissent est, pour ainsi dire, au-dessus de la mêlée. Tout au plus expriment-ils un désaccord avec la politique du gouvernement. C’est trop peu. Je voudrais plaider pour un souci d’Israël -puisque c’est l’expression consacrée qu’avait forgée Alain Finkielkraut avec justesse- qui consisterait à entendre ce qu’ils ont à dire, à suggérer, à proposer pour qu’Israël se réforme et s’améliore. Nous avons besoin de propositions neuves, pas d’une croisade interminable contre tous ceux qui ne nous veulent pas du bien. 

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