Charles Lewinsky : ‘Rester humain malgré tout’

Après le fabuleux Melnitz, Charles Lewinsky décrit la vie tourmentée de Kurt Gerron. L’écrivain helvétique s’interroge sur la question du choix et de la survie dans le ghetto de Theresienstadt. Ses boucliers : l’humour, l’art et l’amour.

Lorsqu’on écrit sur un homme qui a existé, doit-on « être plus vrai que la réalité » ? Je ne suis pas fait pour écrire des biographies, mais pour raconter des histoires. On ne dispose que de peu d’informations sur la carrière de Kurt Gerron. Quant à sa vie privée, rien, si ce n’est qu’il était marié. Il appartient dès lors à l’écrivain d’imaginer l’homme qu’il a été. Si j’ai essayé de pénétrer dans sa peau, c’est pour voir le monde à travers ses yeux, ses pensées et ses émotions. Je me suis basé sur l’homme de théâtre qu’il a été, pour inventer des rôles secondaires complémentaires. Ce livre ne lui offre pas un tombeau, mais il est émouvant de le sortir de l’oubli. Idéalement, on devrait raconter l’histoire de toutes les victimes de la Shoah.

Etant un enfant de l’après-guerre, avez-vous été influencé par cette atmosphère ? J’ai effectivement tout ressenti… Aucune famille juive ne peut regarder son arbre généalogique sans se dire que l’une de ses branches a été assassinée. Mais contrairement à Melnitz, il ne s’agit point d’un roman juif. Son cœur n’est pas le judaïsme de Gerron, qui n’y attachait guère d’importance, mais son lien au théâtre. Le mot tragédie se prête parfaitement à son destin, puisqu’il se situe entre deux diables. Réaliser un film idéalisé sur Theresienstadt, en espérant rester en vie, ou refuser en risquant la déportation. C’est parce qu’il m’est impossible de le juger que j’ai pris sa voix. Qu’est-ce que l’héroïsme ? Si le tournage avait duré une semaine de plus, il aurait sauvé de nombreux figurants, puisque les chambres à gaz d’Auschwitz ont été fermées peu après leur arrivée.

Qu’est-ce qui faisait la particularité de Theresienstadt ? Au départ, les Allemands l’ont présentée comme une « ville retraite » pour les Juifs. Le but étant de se faire de l’argent en proposant des places pour des sommes faramineuses. Autant dire qu’il y avait tromperie dès le début. Autre fonction : regrouper un maximum de célébrités juives, issues du théâtre, de la musique ou de la science. Kurt Gerron y monte même Carmen. Réaliser un film sur Theresienstadt est peut-être sa dernière chance de se définir en tant qu’artiste et non en tant que numéro. Une survivante m’a raconté qu’il est entré comme un roi, dans le train qui l’a mené vers Auschwitz. Il l’a probablement vécu ce moment comme un rôle. Tout aussi incroyable, la visite de la Croix-Rouge, à Theresienstadt, en 1944. Une ville entière est mise en scène, afin de faire croire au paradis. Dire que cette incroyable perversion fonctionne, alors que ses habitants meurent de faim !

Ce roman interroge-t-il la capacité à rester humain malgré tout ? C’est même l’un des éléments de base de mon roman. Tout ce que Kurt Gerron fait, il le fait pour rester humain, quelle que soit la situation. L’important étant de se réinventer constamment. Alors que le processus nazi vise la déshumanisation, mon héros lutte contre ça en se réfugiant dans ses souvenirs de vedette. Aussi refuse-t-il d’être réduit à autre chose qu’un metteur en scène. Sa force ? L’humour, que cet homme de cabaret manie avec ironie. Tant qu’il le garde, il préserve sa personnalité.

Synopsis

La Shoah a éradiqué tellement de vies et d’histoires… Parmi elles, celle d’un artiste oublié, Kurt Gerron. Un comédien, metteur en scène et réalisateur allemand qui renaît sous les traits de l’auteur suisse, Charles Lewinsky. Il lui prête sa voix pour décrire cette voie qui vire à la tragédie. Celle d’un homme de théâtre s’imposant sur les planches (L’Opéra des Quat’sous de Brecht) et au cinéma (L’ange bleu avec Marlène Dietrich). Mais le succès ne rime pas avec la paix, surtout en temps de guerre. Kurt Gerron l’apprend à ses dépens, en étant renvoyé à ses origines juives. Déporté à Theresienstadt, il est chargé de faire un film donnant une image positive du ghetto. Est-ce un héros ou un lâche ? Le roman tend à rappeler qu’il est simplement un homme…

Charles Lewinsky, Retour indésirable, éditions Grasset

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