Guy Debord et son temps

La Bibliothèque nationale de France (BnF) consacre une exposition au contexte multiculturel d’élaboration de l’œuvre du grand intellectuel français Guy Debord et tire de l’oubli des figures méconnues de la vie juive parisienne après la Shoah.

En janvier 2009, la France classait au patrimoine national l’ensemble des archives de Guy Debord (1931-1994), écrivain et cinéaste révolutionnaire, co-fondateur de l’Internationale lettriste, puis de l’Internationale situationniste, mouvements d’avant-garde artistique inspirés par l’héritage révolutionnaire du dadaïsme et du surréalisme. En 2011, ces archives sont entrées dans les collections de la Bibliothèque nationale. Une exposition temporaire rassemblant manuscrits, photos, affiches, tracts, œuvres plastiques, extraits d’archives sonores, etc. permet désormais au grand public de découvrir les techniques et l’univers intellectuel d’un grand penseur français de l’après-guerre.

Mettant en valeur la profonde diversité de la culture livresque de Debord, esprit radical, hostile aux écoles de son temps (existentialisme, structuralisme, etc.), son Jeu de la guerre s’inspire de son goût prononcé pour la science militaire et les jeux de la guerre.

Son essai le plus célèbre, La société du spectacle (1967), réactualisait les écrits révolutionnaires du jeune Marx et de l’extrême gauche à l’heure de « l’équilibre dans la terreur » et de l’irruption de la « société de consommation » en France, déchirée par les guerres coloniales et les conflits intérieurs. Analyste visionnaire, Debord y dénonçait les mécanismes pervers par lesquels toute la culture visuelle produite par la société marchande colonise intégralement l’imaginaire de la société, se substituant à toute autre forme de vie possible, en particulier dans la sphère privée. Depuis sa disparition, celui qui, en 1953, écrivait en grandes lettres sur un mur parisien « Ne travaillez jamais ! », intéresse le monde universitaire et inspire aussi des artistes, tel le photographe Antoine D’Agata, qu’on vient d’exposer au BAL à Paris. Conseiller scientifique de l’exposition et fin connaisseur de l’œuvre cinématographique de Debord, le réalisateur Olivier Assayas fait allusion dans son dernier film, Après mai, à l’influence situationniste en milieu lycéen dans la France du début des années ‘70.

L’aventure situationniste

Méprisé ou détesté de son vivant par la plupart des intellectuels de gauche en France, Debord entre donc par la grande porte dans ce grand sanctuaire de la culture française. Tout en canonisant la pensée d’un grand rebelle, cette exposition évoque bien le contexte social dans lequel s’est élaboré l’œuvre de Debord, en particulier à ses débuts dans les années ‘50 lorsque, du Marais aux Jardins du Luxembourg et dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés, une jeunesse « bohème » rêve de radicalement transformer la société. On découvre ainsi des figures comme Ioan Isidor Goldstein, alias Isidore Isou (1925-2007), Juif roumain arrivé clandestinement à Paris en 1945 et créateur du mouvement lettriste. Suite à la projection à Cannes du film d’Isou, Traité de bave et d’éternité, le jeune Guy Debord monte à Paris pour rejoindre les lettristes. Un groupe d’enfants déracinés venus de toute l’Europe, tels Gil Wolman dont le père est mort en déportation, Jean-Michel Mension, de parents communistes, enfant caché, porté sur l’alcool, l’éther et le haschich, Sarah Abouaf, orpheline de ses deux parents, mineure d’âge et fugueuse, et surtout Michèle Bernstein. Née à Paris dans une famille juive, elle sèche ses cours à la Sorbonne et fréquente le café Chez Moineau, véritable QG des lettristes, où elle rencontre Debord. Elle l’épouse en 1954. Ses romans Tous les chevaux du roi (1960) et La Nuit (1961) évoquent la liberté de leur vie commune aux débuts de l’aventure situationniste.

L’exposition rappelle aussi le rôle majeur de Gérard Lebovici (1932-1984), célèbre impresario, producteur de cinéma et éditeur. A partir de 1971, sa maison d’édition, Champ Libre, publie Guy Debord : une grande partie de ses ouvrages de référence, ainsi que ses classiques de stratégie. Lebovici finance aussi trois films de Debord, dont l’admirable Im girum imus nocte et consumimur igni (1978). Enfin, le Jeu de la guerre conçu par Debord sera brièvement commercialisé par la Société des jeux stratégiques et historiques, avec le soutien de son ami Gérard Lebovici.

 

Exposition

« Guy Debord. Un art de la guerre »

Jusqu’au 13 juillet 2013 à la Grande Galerie – BnF/François Mitterand, Quai François Mauriac, Paris 13e.

(ma.-sa. 10h-19h, di. 13h-19h). Plus d’infos : www.bnf.fr

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