Au Musée juif de Berlin, des Juifs dialoguent de leur religion, depuis un box de verre, avec les visiteurs. Un procédé qui ne fait pas l’unanimité au sein de la communauté juive.
Les Juifs ont-ils le nez long ? Sont-ils particulièrement doués pour les affaires ? Peut-on faire des blagues sur l’Holocauste ? Voici quelques-unes des 32 questions les plus fréquemment posées par les visiteurs du Musée juif de Berlin. Des interrogations jamais exprimées à haute voix, mais rédigées dans le livre d’or, mis à la disposition du public. C’est en épluchant les 800 volumes accumulés depuis l’ouverture de l’institution en 2001, que les responsables du site ont été frappés de découvrir à quel point les clichés ont la dent dure.
« Les Allemands ont une image très fixe des Juifs, qu’ils associent à l’Holocauste et à la période nazie. Ils ont été stéréotypés comme victimes et n’ont pas d’histoire avant ou après », explique-t-on au musée.
D’où l’idée de cette exposition au titre volontairement provocateur : « Toute la vérité : ce que vous avez toujours voulu savoir sur les Juifs ». Le clou de la visite : un « vrai Juif », mis à la disposition des visiteurs et chargé de satisfaire leur curiosité. Chaque jour, pendant deux heures, un représentant de la communauté juive est ainsi « exposé » dans une vitrine de verre, surmontée de cette question : « Y a-t-il encore des Juifs en Allemagne ? »
Un dispositif étonnant, qui fait des remous outre-Rhin, où le sujet reste évidemment sensible. « Pourquoi ne pas lui donner une banane, un verre d’eau et monter le chauffage afin que le Juif soit confortablement installé dans sa cage de verre ? Cela va trop loin, c’est dégradant », lance Stephan Kramer, le président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, à l’agence AP. « J’ai moi-même été sollicité pour participer à cette mise en scène. Mais j’ai répondu qu’il ne fallait pas compter sur moi : je ne suis pas disponible ».
Même son de cloche négatif dans le Jerusalem Post, pour qui la vitrine rappelle le box de verre du procès d’Adolf Eichmann, le criminel nazi condamné à mort en Israël en 1961.
Mais tous n’ont pas les mêmes réticences. Ce jour-là, c’est Leeor Engländer qui se prête au jeu. Installé dans la vitrine, ce journaliste confie qu’il a d’emblée été séduit par le concept. De fait, il a souvent le sentiment d’être un objet de curiosité, dans un pays où le judaïsme est quasiment absent de la vie publique. « Sur 82 millions d’habitants, on compte grosso modo 200.000 Juifs : la plupart des Allemands n’ont donc jamais rencontré un Juif de leur vie et n’auront probablement jamais l’occasion d’en croiser un », écrit-il dans les colonnes du Welt.
Briser les tabous
Alors quelles sont les réactions du public ? Au départ, les visiteurs se montrent souvent surpris et timides. Quelques coups d’œil, un brin embarrassés, à bonne distance de la vitrine : rares sont ceux qui osent s’approcher tout de suite. Au bout de quelques minutes, un vieil homme s’avance. Bientôt suivi d’un autre et encore un. Au final, c’est un groupe d’une dizaine de personnes qui entoure la vitrine. Et les questions fusent : « Peut-on apporter des fleurs à une soirée de Seder ? », « Peut-on recoudre le prépuce ? », « Les Juifs ont-ils des maladies génétiquement transmissibles ? », « Pensez-vous qu’Israël doive autoriser le mariage homosexuel ? »
Des questions parfois troublantes, mais aux yeux de Leeor Engländer, l’essentiel est de pouvoir engager un dialogue. « Il n’y a pas de questions idiotes : même si parfois elles expriment un certain ressentiment, cela ne signifie pas que les gens sont antisémites », affirme-t-il. « J’espère que la discussion permettra de normaliser les relations entre les Allemands et les Juifs ».
Et pour y parvenir, le musée a décidé de briser tous les tabous, quitte parfois à choquer. Ainsi, l’un des panneaux de l’exposition présente des blagues sur Auschwitz. Ironie, second degré, clichés racistes retournés pour mieux les combattre : le musée a pris des risques, mais Michal Friedlander, la commissaire de l’exposition, assume : « Au sein même du musée, il y a eu des débats animés. Tout le monde n’était pas d’accord. Mais c’est justement l’effet recherché : encourager les gens à discuter du judaïsme, de façon totalement ouverte ».
Ainsi Eckard, un visiteur originaire de Bavière, n’est pas prêt d’oublier son passage. S’il a trouvé « douteuses » les blagues sur l’Holocauste, sa rencontre avec un « vrai Juif » l’a littéralement enthousiasmé. Il faut dire, l’occasion ne s’était jamais présentée. « J’avais peur de discuter avec les personnes plus âgées, qui ont connu l’Holocauste ». Résultat, cette rencontre a, d’une certaine manière, transformé sa vision. Il envisage désormais de réaliser un vieux rêve : se rendre en Israël, un voyage qu’il n’avait jamais osé entreprendre.
Plus d’infos : Musée juif de Berlin, Lindenstraße 9-14, 10969 Berlin (Kreuzberg). L’expo temporaire restera accessible jusqu’au 22 septembre 2013 (ouvert tous les jours de 10h à 20h) – www.jmberlin.de
Lire aussi l’article de Ouri Wesoli.
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