Claude Lanzmann et les « collabos juifs »

Qui veut comprendre le terrifiant destin des Juifs durant la 2ème guerre ne peut qu’être intéressé par un nouveau film de l’auteur de « Shoah ». Surtout lorsque Claude Lanzmann traite de ces Juifs qui servirent d’intermédiaires entre les nazis et la population des ghettos.

Evoquer les « Judenrats » suscite immanquablement passion et polémique tant le rôle de ces « conseils juifs » est controversé. Nommés par les Allemands à la tête des ghettos où ils enfermaient les Juifs, ces dirigeants ont-ils sauvé ce qu’ils pouvaient ou n’étaient-ils que des «collabos » ?

Dans « Le dernier des injustes »* (allusion au chef d’œuvre d’André Schwarz-Bart), Claude Lanzmann revient sur le destin d’un d’entre eux : Benjamin Murmelstein, ex- Grand Rabbin de Vienne qui présida le Judenrat du ghetto de Theresienstadt.

On dit « ghetto » mais c’est de « camp de concentration » qu’il faudrait parler. D’outil de propagande nazie aussi. Des 144.000 Juifs qui y passèrent, 19.000 à peine survécurent.  33.000 y moururent de faim ou de maladie et 88. 000 furent déportés à Auschwitz.

En 1944, l’endroit servit aussi de « ghetto modèle » que les nazis présentèrent  à la Croix-Rouge pour démentir les rumeurs de mauvais traitements contre les Juifs.  Dans la foulée, les nazis y tournèrent un film de propagande : « Le Führer donne une ville aux Juifs »

C’est donc au chef de ce Judenrat là que Cl. Lanzmann s’est intéressé. Comme il s’en explique dans une interview à l’hebdomadaire franco-belge Marianne*, il avait rencontré Benjamin Murmelstein lors du tournage de Shoah mais n’avait pas pu utiliser son témoignage.

Il avait alors été fasciné par son intelligence, son courage, sa lucidité et son humour sardonique. A travers ce personnage, Cl. Lanzmann plaide, non sans nuances, en faveur de ces notables juifs et ce qu’on appelle « la politique du moindre mal ».

Selon lui, les membres des Judenrats, « pris dans des contradictions sauvages », firent de leur mieux pour « essayer de sauver quelque chose ». Ils s’échinèrent à fournir  nourriture à la population dont ils étaient responsables, créèrent  des services sociaux, économiques etc.

Leur erreur, explique Cl. Lanzmann, fut de croire en la rationalité des nazis et que ceux-ci ne tueraient pas les Juifs qui étaient utiles à leur effort de guerre. Lorsqu’ils en prirent conscience, certains la payèrent chèrement : ils refusèrent dès lors d’obéir et les Allemands les tuèrent. D’autres se suicidèrent.

Ceux qui survécurent furent jugés après la guerre. Quasi tous furent acquittés, comme  Benjamin Murmelstein. Aux yeux de Cl. Lanzmann, aucun  ne fut un « collabo »

L’AJB : des privilégiés aux ordres des Allemands

En Belgique, même s’il n’y eut pas de ghettos, les Allemands isolèrent les Juifs du reste de la population par une série d’ordonnances : inscription dans un « Registre des Juifs », couvre-feu spécifique, interdiction de pratiquer  une série de professions.

Exclusion des enfants des écoles publiques et, à partir de 1942, port de l’étoile jaune.  Les nazis créèrent aussi un judenrat : l’Association des Juifs en Belgique (AJB) dont le rôle fut aussi l’objet d’âpres controverses, d’autant que s’y mêlait un aspect politique.

Dès la fin de la guerre, les Résistants juifs, en grande majorité communistes ou sionistes de gauche attaquèrent les « notables » de l’AJB, considérés comme des privilégiés  ne songeant qu’à protéger leurs propres intérêts et des collaborateurs de l’occupant.  

Ils leurs reprochaient de ne s’être préoccupé des 7% de Juifs de nationalité belge, d’avoir aidé les nazis en leur livrant le fichier recensant la population dont ils étaient responsables et de les avoir incités à se rendre à Malines pour y être déportés.

Des attaques relancées en 1977 par la remarquable autobiographie du grand intellectuel Marcel Liebman : « Né juif » puis, dans les années 1980, par le plus éminent de nos historiens, Maxime Steinberg, dans sa trilogie : « L’Etoile et le Fusil ».

A droite, les défenseurs de l’AJB mettaient en avant sa politique « du moindre mal » (pratiquée aussi par les autorités belges), insistent sur l’importance de l’aide sociale qu’elle a apportée comme sur ses homes qui auraient sauvé la vie d’au moins 600 enfants.

Ils faisaient aussi remarquer que plusieurs membres de l’AJB, comme le Pr Chaïm Perelman, étaient aussi membres de la Résistance juive et notent qu’après la Libération, aucun ne fut poursuivi par la justice miliaire.

Dans les années 2000, une nouvelle génération d’historiens a tenté de dresser un portrait « objectif »  de l’AJB. Ils ont abouti à peu près aux mêmes conclusions nuancées que Cl. Lanzmann vis-à-vis de B. Murmelstein.

Reste qu’on n’est pas obligé davantage de croire à l’objectivité des historiens qu’à celle des journalistes . Ni les uns ni les autres ne sont jamais impartiaux et moins encore sur des sujets aussi brûlants. Au mieux, peuvent-ils se montrer honnêtes en citant l’ensemble des faits.

Après les avoir lus, c’est au lecteur, lui même partial, de conserver ou non son opinion. Par exemple, celle que les membres de l’AJB ont fait beaucoup plus de mal que de bien. Et que certains d’entre eux ont avant tout songé à eux-mêmes.

Difficile de penser autrement en (re)lisant cet extrait du journal de Salomon Vanden Berg, un des dirigeants du judenrat belge, tel que cité par Maxime Steinberg***. Peu avant la Libération, voici comment Vanden Berg dresse le bilan de  ses quatre ans de guerre :

«Nous avons toujours habité notre appartement chauffé en hiver. Nous avons mangé à notre faim de la viande, du beurre des œufs, très souvent des gâteaux, presque toujours du pain blanc. Alors, il ne faudrait pas que les derniers jours, il nous arrive quelque chose »….

* « Le Dernier des injustes », sera projeté ce 19 mai, hors compétition pendant le Festival de Cannes                                                                 

**N° 838 du 11 mai 2003  

***Maxime Steinberg : « L’Etoile et le Fusil », vol. III. Ed. Vie Ouvrière. 1986

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