Victime, coupable, tous égaux ?

Les faits. La polémique se poursuit autour de la rencontre organisée à Auschwitz entre Simon Gronowski et Koenraad Tinel, le documentaire de Marianne Soetewey Les enfants de la guerre, (Oorlogskinderen) diffusé sur ARTE Belgique le 13 mars 2013, et le livre des deux mêmes hommes, associés à David Van Reybrouck, Ni victime ni coupable. Enfin libérés (éd. Renaissance du Livre).

Les uns approuvant clairement cette « amitié entre Simon le Juif et Koenraad, le fils d’un fasciste flamand », les autres la dénonçant fermement, y voyant une demande déguisée d’amnistie. Sur le Net aussi, le débat ne semble laisser personne indifférent. Toutes les victimes peuvent-elles être comparées ? Quelle est la valeur du pardon ? Cette rencontre méritait-elle pareille médiatisation ? Spécialistes du sujet et observateurs nous donnent leurs points de vue.

Sacha Rangoni, 18 ans, est membre de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB) depuis l’âge de 5 ans et moniteur de son mouvement de jeunesse depuis trois ans. Il est pour ainsi dire à l’initiative de cette rencontre entre Simon Gronowski et Koeraad Tinel. « L’an dernier, je suis allé voir la représentation théâtrale du livre Scheisseimer de Koenraad Tinel et j’ai directement eu envie de le présenter aux adolescents dont je m’occupe. C’était pour moi l’occasion de leur montrer l’expérience d’un jeune pendant une période dramatique et d’avoir un autre regard sur l’Histoire. J’ai également souhaité mettre Koenraad Tinel en contact avec Simon Gronowski, car leurs histoires me paraissent semblables. En effet, ce sont pour moi deux enfants, victimes innocentes d’une guerre qu’ils ne comprenaient pas. Mon seul objectif lorsque j’ai organisé cette rencontre était de raconter leurs expériences, c’est-à-dire leurs guerres étant enfants, à des enfants ». Sacha Rangoni ne présageait pas de la suite : « La rencontre fut un véritable succès, car elle intéressa énormément les jeunes et ils en furent profondément touchés. A aucun moment, je n’aurais imaginé qu’un lien d’amitié aussi fort s’installerait entre Koen et Simon, qu’ils vivraient une aventure aussi bénéfique pour l’un comme pour l’autre. Les critiques qui leur sont adressées sont à mes yeux hors sujet et sans fondements. Il me semble qu’elles leur font un procès d’intention, sans vraiment chercher à comprendre leur motivation. Les critiquent masquent surtout, selon moi, un autre débat qui pourrait être passionnant : celui sur la valeur du pardon ».

Professeur d’histoire à l’Université d’Anvers, membres du comité scientifique du CEGES, Herman Van Goethem affirme ne pas douter des bonnes intentions de Koenraad Tinel. « Je trouve le phénomène qui se produit assez remarquable pour le rendre publique, parce que tant du côté de la Flandre que de la Wallonie, on voit que cet homme qui est apparemment issu d’un milieu nazi, fortement lié à la Shoah puisque son frère était un SS flamand en poste à la Caserne Dossin, dit clairement en se positionnant comme artiste : “Je suis issu de ce monde et ces valeurs m’ont été inculquées, mais je suis pleinement conscient du fait qu’elles étaient très coupables”. A la question de Simon qui lui demande comment il fait pour se distancer de son père, il répond d’ailleurs qu’il “doit le faire”, parce que ce qu’a fait son père relève du “mal absolu”. Je pense que du point de vue des sentiments de culpabilité, les choses sont très claires. Et c’est intéressant de le montrer dans la mesure où cela apporte une nuance à cette image que l’on se fait des collaborateurs qui, jusqu’à
aujourd’hui, ne reconnaissent pas leurs torts et qui idéalisent même de plus en plus leurs actes (mouvement flamand pour l’indépendance…)
 ». Herman Van Goethem revient sur la question de l’amnistie évoquée par beaucoup. « J’ai eu l’occasion d’en
débattre avec Koenraad Tinel et nous nous sommes totalement accordés pour dire que dans un contexte où les malfaiteurs idéalisent ce qu’ils ont fait et ne reconnaissent pas leurs fautes, l’amnistie est inconcevable ». Peut-on ou faut-il pardonner ? « Je pense qu’il faut vraiment analyser ce qui se passe entre Koenraad Tinel et Simon Gronowski au niveau de deux individus
 », insiste l’historien. « L’un, Tinel, qui prend une distance vis-à-vis de son passé et veut faire passer son message de façon publique. L’autre, Gronowski, qui, dans ce contexte, a trouvé un terrain pour pouvoir pardonner. Bien sûr, Tinel n’avait rien fait de mal en soi, il était trop petit, donc ce n’est pas un pardon personnel. Mais Gronowski a rencontré aussi le frère de Koenraad et a souhaité lui pardonner dans la mesure où il disait regretter ses actes. Personne n’est obligé de faire le même cheminement. C’est un choix personnel et je comprends parfaitement que pour beaucoup de Juifs, cela puisse être choquant et difficile, vu les événements. Je reste néanmoins convaincu que montrer cette histoire entre deux individus a une valeur pédagogique, historique et peut faire réfléchir, sans leur prêter l’intention d’avoir porté offense. Encore une fois, il ne faut pas vouloir parler de principes généraux ».

L’historienne et psychanalyste Sylvie Lausberg s’interroge : « Ce pardon se voudrait réconciliation nationale ? On pourrait, par un souci d’empathie, faire mine de croire à ce qu’on nous présente comme un petit miracle. Mais gare aux conséquences, car le parti pris du “Ni…ni” est celui de la négation des faits. La haine et la violence de la famille Tinel, ce sont des actes volontairement posés pour exterminer les Juifs. Que les jeunes Tinel n’aient pas eu les capacités de se soustraire à l’influence paternelle est vraisemblable. Cela dédouane-t-il ceux qui en parlent aujourd’hui de déplorer l’absence totale chez ces jeunes gens de repères éthiques ou tout simplement d’humanité ? Si victimes ils ont été, ils pouvaient du moins -s’ils avaient voulu y réfléchir- échapper à leur destin, au contraire des Juifs qu’ils vouaient à la mort… ». Les deux « victimes » peuvent-elles être mises sur un même pied ? « Non, une étoile juive n’égale pas, comme sur la couverture, le symbole nazi. Non, une victime n’efface pas les autres, comme l’affirme le titre du livre. Il y a au contraire une ligne rouge, une frontière que chacun peut refuser de franchir. Ici, elle s’efface; la négation rampe maintenant au grand jour. Pourquoi vouloir oublier que nous avons appris à crier : “Plus jamais ça !” ? La Déclaration universelle des droits de l’homme est un frein à la bestialité, un socle commun que nous avons le devoir de cultiver et de développer. Pourquoi nier que c’est précisément cette frontière de l’humanité que les nazis et leurs amis ont voulu transgresser en s’attaquant aux Juifs parce que juifs ? Une des conséquences de cet oubli abyssal ? Celui qui pardonne aux bourreaux crache, face caméra, des paroles de haine envers de jeunes Israéliens venus se recueillir à Auschwitz ».

L’écrivain et professeur émérite (ULB) Pierre Mertens dénonce tout autant la démarche entreprise par Simon Gronowski. « Cet ouvrage affligeant s’inscrit parfaitement dans une époque où triomphent le relativisme, les indifférenciations et les amalgames. La banalisation du mal et non sa simple “banalité” (selon le si discutable slogan de Hannah Arendt)… La Belgique s’honore d’avoir adopté une législation sur le négationnisme qui laisse entendre que celui-ci commence déjà avec sa sous-estimation et pas seulement son déni. La Shoah et les crimes contre l’humanité en général posent le triple problème de leur prescription, du pardon et de l’oubli… Dans la loi internationale, ils ont été déclarés imprescriptibles et cela vaut pour ceux qui en ont été simplement complices. Je crains qu’aujourd’hui la seule sous-estimation, l’édulcoration de la pire des criminalités constitue un “négationnisme soft” presque plus pervers et insidieux que le négationnisme radical. Lors du procès que m’a fait Bart De Wever pour l’avoir traité de négationniste, Simon Gronowski n’a pas craint de voler à son secours et de lui apporter son appui sans ambages. C’était déjà une façon singulière de choisir son camp. Aujourd’hui, il nous revient avec un ouvrage plein de bons sentiments à l’endroit d’un descendant de collabos. Cette démarche remplie d’élans fraternels n’est pas exempte de ressentiment. A preuve, une séquence du documentaire réalisé parallèlement où l’on voit nos deux compères s’accordant l’accolade et désigner avec hostilité de jeunes Israéliens, qui, au bout de la rampe d’Auschwitz brandissent un drapeau national. C’est parfaitement le droit de Simon Gronowski de pardonner qui il veut, mais cela ne regarde que lui. Que cela ne nous éclabousse pas ! On doit s’interdire de pardonner au nom des vraies victimes qui, elles, ne pourront plus répondre du tréfonds de leur définitif silence. C’est le minimum d’égards qui leur est dû. Pardonner peut être une habile façon et assez narcissique d’offrir une belle image de soi-même. Le faire au nom d’un peuple martyr est ahurissant et d’une rare incongruité. Ne cédons pas à je ne sais trop quel syndrome de Stockholm nous poussant à fraterniser avec les bourreaux ».

]]>