Dénonçant un projet du gouvernement turc de transformer un parc du centre d’Istanbul en centre commercial, une manifestation s’est transformée en un mouvement de contestation de masse plaçant la démocratie au cœur de ses revendications. Itir Akdogan, chercheuse et consultante stambouliote spécialisée en développement et en démocratie, nous aide à décrypter ce mouvement inédit auquel elle participe.
Comment ce mouvement de contestation est-il né ? Itir Akdogan : Au départ, il y avait un projet de réaménagement urbain de la Place Taksim à Istanbul. Le projet prévoit de transformer cette place congestionnée par la circulation en artère piétonnière. Mais le gouvernement a dissimulé la destruction d’un parc situé sur cette place pour y construire un centre commercial. Non seulement ce projet immobilier aboutit à la destruction d’un des rares espaces verts de la ville, mais il a une portée symbolique majeure. Le parc avait été aménagé dans les années 1920 sur le site même d’une ancienne caserne ottomane où des militaires hostiles à la laïcisation et à l’occidentalisation de la Turquie avaient élaboré un plan visant à éliminer la République turque. Une fois que ce plan a été déjoué, cette caserne a été détruite et le site a été transformé en parc. On voit bien que le Premier ministre et son parti (AKP) s’attaquent à ce parc parce qu’il symbolise la République laïque et l’adhésion aux valeurs laïques et occidentales. C’est comme cela que le mouvement de contestation est né.
Le mouvement était-il massif dès le départ ? I. Akdogan : Non. Au départ, il n’y avait qu’une vingtaine de manifestants dans le parc pour dénoncer le projet de détruire le parc. La réaction du Premier ministre face à cette mobilisation citoyenne a été brutale. Il a déclaré : « Je me fous de ces manifestations. Nous avons pris la décision de construire, nous allons le faire ». La réaction d’Erdogan illustre parfaitement sa conception très étrange de la démocratie et sa dérive autoritaire. D’une vingtaine de personnes les premiers jours, on est passé à 20.000 manifestants dès le troisième jour du mouvement (le 30 mai). Et c’est à ce moment-là que la police a commencé à réagir violemment en utilisant massivement les gaz lacrymogènes. C’est d’autant plus grave que les manifestants sont pacifiques et n’ont pas recours à la violence. Nous sommes en train de relever des preuves en vue de constituer un rapport accablant sur les agissements de la police et de ses responsables.
La brutalité de la police a-t-elle eu des conséquences sur l’opinion publique ? I. Akdogan : Oui. Le lendemain des premières violences policières, 500.000 personnes sont venues manifester dans le parc Gezi de Taksim. Les gens n’approuvent pas cette répression et ils expriment leur ras-le-bol de la manière avec laquelle Erdogan impose sa loi et dicte aux Turcs ce qu’ils doivent faire dans leur vie privée. Il faut bien comprendre qu’aujourd’hui, la contestation qui s’exprime à Istanbul, Ankara, Izmir et d’autres villes n’a pas pour objet la démission d’Erdogan. On lui demande de respecter la démocratie et de ne pas se comporter comme un dictateur qui s’immisce dans la vie des Turcs et leur dicte ce qu’ils doivent boire, le nombre d’enfants qu’ils doivent avoir, etc.
Est-ce un mouvement de jeunes bobos occidentalisés d’Istanbul ? I. Akdogan : Au début, c’était le cas, je dois l’admettre. Les jeunes des classes moyennes occidentalisées forment le noyau dur de la contestation, car ils sentent que le gouvernement cherche à porter atteinte à leur mode de vie. Mais le mouvement a réussi à dépasser le cadre des bobos. Si on prend la peine de se rendre au parc de Taksim, on rencontre des gens d’horizons différents. Même des électeurs de l’AKP viennent manifester. La dénonciation du mépris qu’exprime Erdogan envers la démocratie est le dénominateur commun de toute la contestation. Erdogan dit que c’est un groupe d’extrémistes qui se livre à du vandalisme. Mais en réalité, il s’agit des citoyens ordinaires qui protestent en paix. Le mouvement est même suivi par des gens qui ont peur de la violence policière qui se déploie au parc. Chaque soir, à 21h, ils se présentent à leur fenêtre et font du bruit avec des casseroles ou des objets métalliques pour manifester leur soutien au mouvement du parc.
S’agit-il d’un mouvement de contestation inédit pour la Turquie ? I. Akdogan : Oui. Un million des personnes ont manifesté à travers la Turquie. La plupart d’entre eux ne sont pas politisés. Certains déclarent même que c’est la première fois qu’ils participent à une manifestation. Cette mobilisation est exceptionnelle, car les Turcs n’ont pas l’habitude de manifester. C’est la première fois qu’on voit un mouvement citoyen de masse en Turquie. Je pense que les réseaux sociaux ont joué un rôle considérable dans la mobilisation. Les 20 personnes qui ont initié le mouvement du parc avouent elles-mêmes qu’elles ne s’attendaient pas à une mobilisation de masse.
Les médias ont-il été à la hauteur des événements ? I. Akdogan : Les médias turcs ont ignoré ces manifestations. Une chaîne de télévision a diffusé un documentaire sur les pingouins pendant que la police réprimait les manifestations à coup de gaz lacrymogène ! C’est la raison pour laquelle les médias sont décrits comme des pingouins par les manifestants. Les choses ont évolué et des journalistes ont commencé à s’intéresser au mouvement même si les médias subissent une terrible pression de la part du gouvernement AKP.
S’agit-il du Printemps turc ? I. Akdogan : Pas du tout et les manifestants n’aiment pas l’analogie avec le Printemps arabe, car ils ne réclament pas le départ du Premier ministre. Ils lui demandent de se conformer aux règles démocratiques. La première des revendications est le maintien du parc de Taksim. Ensuite, les manifestants réclament aussi qu’un processus décisionnel plus transparent et plus participatif soit mis en place dans les municipalités. Enfin, ils demandent que le Premier ministre ne fasse plus preuve de l’arrogance qui le caractérise depuis quelques années. Il doit comprendre que la démocratie ne signifie pas « je suis élu, donc je fais ce qui me plait ».
Comment la situation va-t-elle évoluer politiquement ? I. Akdogan : Erdogan ne démissionnera pas. S’il quitte le pouvoir, je ne vois pas qui le remplacera. Il n’existe pas aujourd’hui d’alternative laïque crédible au Parlement. Les gens qui sont spontanément unis dans ce mouvement ne laissent pas les partis politiques faire leur propagande sur les sites de manifestations et dans le parc. C’est la raison pour laquelle les partis laïques ne peuvent bénéficier des retombées de ce mouvement de contestation. La police s’est retirée de la place Taksim pour se positionner aux abords de celle-ci. La violence a diminué à Istanbul, mais dans les villes de province, elle se poursuit chaque jour. Le Président de l’Etat et le Vice-Premier ministre s’efforcent de calmer le jeu et recherchent une solution à cette crise, mais Erdogan se montre encore intransigeant. Il a déclaré en Tunisie que la construction se fera.
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