Où l’on découvre que ce n’est pas d’hier que les Israéliens s’inquiètent lorsque leurs ennemis risquent d’avoir la bombe atomique. Et, comme toujours, la version audio en yiddish se trouve en haut à droite du texte.
-Velveeel !
-Quoi ! Qu’est-ce que veux-tu encore ?
-Apporte-moi une lampe, je ne vois plus rien.
-Est-ce que tu vas me laisser lire mon journal en paix?
-Merci.
-Bon, tu es contente maintenant ?
-Velveeel !
-Encore, oh, mon Dieu !
-Qu’est-ce qu’il y a dans le journal d’aujourd’hui ?
-Ils viennent d’arriver aussi.
-Qui, les Russes ?
-Non, les Chinois. Ils ont aussi la bombe à hydrogène.
-Ah bon ? Raconte.
-Qu’est-ce qu’il y à raconter ? Notre vie est en danger.
-Mais non, je ne le crois pas : ces Chinois sont de sales menteurs. Tout le monde sait qu’ils sont jaunes et eux ils racontent partout qu’ils sont rouges!
-Bon, alors que veux-tu savoir ?
-Tu ne fais que dire qu’ils vont faire sauter la bombe à hydrogène, alors, moi, je veux savoir avec quoi on la mange.
-Quoi ?
-Mais, la bombe à hydrogène. Avec quoi on mange ça ?
-Avec du saindoux, avec des oignons, avec des radis ! Avec quoi on mange la bombe, elle me demande !
-Tu ris ? Tu te moques de moi ?
-Bien sûr, si tu dis que moi, je veux faire sauter une bombe à hydrogène ! Moi ? Non, les Chinois!
-Ca je le comprends, mais je ne comprends pas la logique. Une bombe qui explose, elle brûle, alors on devrait l’appeler bombe à combustible et pas bombe à hydrogène. Est-ce que l’eau brûle ?
-Oui, bien sûr ! Quand tu manges du tchoulent (pot-au-feu) et que tu bois de l’eau après, ton estomac va brûler!
-Mais alors on pourrait l’appeler la bombe au tchoulent !
-Que veux-tu de ma vie ? Fais-moi plaisir, tu vois tout de même que j’ai à faire ici, avec quarante millions d’Arabes, deux cents millions de Russes, huit cent millions de Chinois et toi en plus ! Et moi, je suis tout seul !
-Bon, dépose le journal, je dois prendre une mesure.
-Tu me tricotes un pull-over?
-Pas pour toi, pour le chien, pour Bobby.
-Un pull-over pour Bobby ?
-Quoi, tu es jaloux ?
-Moi, jaloux ? Si ça lui plaît, je préfère que ce soit lui qui porte ton pull-over ! Mais pourquoi t’es-tu mise à tricoter d’un coup ?
-Ce n’est pas d’un coup : dans deux semaines, Bobby aura son anniversaire, alors je lui tricote un pull-over. Donne-moi ton cou.
-Mon cou, mais pourquoi ?
-Je veux seulement prendre une mesure.
-Je ne comprends pas : si tu veux faire un pull pour Bobby pourquoi as-tu besoin de mesurer mon cou ?
-Tu n’as pas de tête ! Je t’ai déjà dit cent fois que ton cou a la même mesure que le ventre de Bobby.
-Et bien, tu n’as qu’à mesurer le ventre de Bobby.
-Gros malin que tu es ! C’est une surprise. Bobby absolument rien savoir. Si je lui mesure le ventre, il comprendra tout de suite de quoi il s’agit et finie la surprise. Allez, donnes-moi ton cou.
-Le voici.
-Cesse de respirer.
-Cesse toi-même!
-Lorsque tu respires, ton bouton sort de ta chemise. Le bouton me dérange.
-Est-ce qu’il n’y a pas de quoi exploser, dans mes chemises, mes pyjamas, mon manteau, je n’ai pas de boutons. Le seul bouton que j’ai est mon cou! Tu es toujours là à m’envier! Mon Dieu, ce que je dois souffrir!
-Moi, je travaille et lui, il soupire.
-Ton chien, j’en ai jusque là !
-Mon chien, mon chien… Ce n’est pas mon chien, c’est notre chien, notre chair et notre sang !
-Arrête, enlève-moi vite de cette famille, tu m’entends ? D’ailleurs, je voudrais te demander quelque chose : nous sommes mariés depuis longtemps, pourquoi n’as-tu jamais tricoté un pull pour moi ?
-Qu’est-ce que tu as à te comparer à Bobby ? Bobby m’aime plus que n’importe qui, il ramperait pour moi. Rampe aussi pour moi et je te tricoterai un pull.
-Tellement, tu aimes ce clebs.
-Velvel, je t’ai déjà dit cent fois de ne pas l’appeler « clebs » ! Il a un nom, jusqu’à cent vingt ans. Si moi, je t’appelais « clebs », est-ce que ça te plairait ?
-Ecoute, faisons un accord, appelle le chien Velvel et appelle-moi Bobby. Et si tu veux, j’aboierai aussi, peut-être alors me parleras-tu comme à un être humain.
-Tu peux le savoir : Bobby est plus humain que toi et quand il aura ton âge, il aura certainement accompli beaucoup plus que toi.
-Voilà, maintenant j’ai un chien sur la tête, j’ai un ennemi qui se promène à la maison !
-Tu n’as pas honte ? Bobby, un ennemi ? A-t-il jamais dit du mal de toi?
-Et lorsqu’il remue la queue, ça ne veut rien dire?
-Alors, retourne-le.
-Retourne-toi toi-même, ensemble avec ton chien ! Retourne-le ! Retourne-le ! Où vas-tu ?
-Au cinéma.
-J’y vais aussi.
-Il y va aussi ! Et qui gardera le chien ?
-Prends-le avec.
-Tu es fou, je vais voir un film érotique !
-De quoi as-tu peur, qu’il se dévergonde ? Ils ont beaucoup à apprendre chez lui : il ne laisse passer une jupe dans la rue sans se ruer dessus !
-Moi, je vais au cinéma et toi, tu reste avec Bobby ! Mais fais bien attention à lui.
-N’aie pas peur, ce n’est pas moi qui irai le mordre.
-Et que vas-tu lui donner à manger ?
-A manger ? Un morceau de carpe farcie, ça lui plaira ?
-De la carpe farcie ?
-Oui, avec du raifort.
-Tu veux empoisonner Bobby ? Donner du raifort à un chien qui a un ulcère ?
-Et moi aussi, j’ai un ulcère. Est-ce que je ne mange pas du poisson avec du raifort ?
-Mais toi, tu n’es pas un chien, tu es un porc, un bœuf ! Tu bouffes du raifort avec du poisson et puis, tu gémis toute la nuit et tu te traînes par terre. Que va faire Bobby maintenant ?
-Qu’est-ce que tu me demandes ce qu’il va faire ? Demandes-lui ce que moi je vais faire. Lui, il peut se taper la tête contre le mur, il peut ramper, pourvu qu’il sorte de ma vie !
-Arrête de crier, il va entendre que tu l’insultes et moi, je devrai finir par choisir entre toi et lui. Bon, ne lui donnes pas à manger, mais emmènes le promener.
-Tu crois ne crois pas que c’est lui qui m’emmènera promener ?
-Ne lui fais pas un si grand plaisir ! Pour toi, c’est un honneur que de le promener.
-Honneur !
-Tu crois qu’il a besoin de ta compagnie ?
-Tu parles d’une compagnie, il fait au milieu de la rue, comme les beatniks, au vu et au su de tout le monde !
-Velvel, ne critiques pas les manières de Bobby, lu, il ne critique pas les tiennes!
-Ton chien me rend malade !
-C’est toi qui le rends malade. Regarde quel air il avait avant et regarde comme il est aujourd’hui.
-Quand est-ce que tu l’a à nouveau photographié ?
-Lorsqu’il était à l’hôpital, Dieu préserve !
-Dieu préserve.
-Tu te souviens ?
-Oui, je me souviens, tu lui as envoyé un bouquet de fleurs et il les a bouffées. Après il a eu mal au ventre.
-C’était de ta faute : tu lui as envoyé un cactus pour qu’il se transperce l’estomac.
-Qui est ce chien qui le renifle ?
-C’est une fille.
-Ah bon ? Une dévergondée, ils ne sont pas encore mariés et elle grimpe déjà sur lui ! A qui est-il ?
-C’est celui de la Lituanienne qui habite au-dessus de chez nous.
-Ah, la Lituanienne, je la connais, mais je ne l’ai jamais vue avec un chien.
-Et quand l’as-tu déjà vue ?
-Bon, ça y est, j’ai déjà trop parlé !
-Cette grosse vache qui se promène en robe mini. Dis-lui que les genoux ne sont pas faits pour être montrés, mais pour être lavés.
-Voilà, c’est comme ça toute la journée, ou bien c’est la Lituanienne, ou bien c’est le chien. Allez, va, va !
-Je vais, je vais !
-Quelle chance, il a ce chien ! Quand est-ce que j’en aurai autant ?
-Bon, je ne pars plus, je reste à la maison.
-Pourquoi?
-Le chien est malade.
-Il est malade.
-Mon Dieu, il a la langue toute chargée.
-Comment ça ?
-Velvel, je t’en prie, va dans la cuisine et Bobby dormira avec moi cette nuit.
-Non, non, je ne dormirai pas dans la cuisine. Aujourd’hui, tu me dis d’aller dormir dans la cuisine, demain tu me diras d’aller ronger un os et après demain, ce sera quoi ?
-Fiche-moi la paix.
-Quelle réussite ! Moi, je vais dormir dans la cuisine et le chien va dormir avec ma femme. Je me demande seulement de qui on sera le plus jaloux, de moi ou du chien ?
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