Il semblait qu’après le renversement de Kadhafi, le devoir d’intervention humanitaire avait de beaux jours devant lui. Le Printemps arabe avait pour l’essentiel accouché de deux révolutions : l’égyptienne et la tunisienne. En Libye, le dictateur menaçait d’écraser la rébellion dans le sang. On connaît la suite.
En Syrie, pays où la révolte a suscité de la part du régime baasiste des massacres épouvantables, l’intervention n’a pas eu lieu. Tous les spécialistes de géopolitique vous diront pourquoi. Kadhafi était isolé, alors qu’Assad est soutenu par les Russes, les Iraniens et le Hezbollah, dont les troupes combattent pour la survie du régime. Les Américains, qui avaient déjà conduit l’intervention en Libye « par l’arrière » (war from behind), sont encore moins tentés d’intervenir à nouveau dans le monde arabo-musulman, pour des résultats éminemment incertains. De plus, il n’y a pas « en face » que de bons démocrates susceptibles de remplacer un régime honni par un Etat de droit. Tout au contraire, les rebelles sont soutenus par l’Arabie saoudite et le Qatar, leaders du monde sunnite. Les islamistes, même supposément « modérés », sont très actifs. Et les djihadistes prennent de plus en plus de pouvoir, sans compter les mafias et les rackets, en Syrie et dans les camps de réfugiés.
Une partie de l’élite israélienne s’accommoderait bien d’un Assad affaibli (comme jadis certains préféraient l’option d’un Saddam contrôlé au renversement de son régime). D’autres pointent au contraire le danger d’un maintien d’Assad, fût-ce sur un territoire plus restreint, et d’un renforcement de l’Iran et du Hezbollah. Les armes chimiques ne constituent plus vraiment la « ligne rouge » qu’Assad ne devrait pas franchir sans risquer une intervention.
Surtout, l’opinion publique ne voit pas bien ce qui la concerne dans un combat entre un dictateur impitoyable et une opposition au sein de laquelle les djihadistes d’Al-Nosra prennent de plus en plus de pouvoir et commettent leur lot d’exactions.
Certes, il y a l’exemple bosniaque : l’intervention a eu lieu contre les Serbes, bien trop tard au demeurant, et presque vingt ans plus tard, la région semble en voie de stabilisation, y compris au Kosovo. Mais les réalistes vous objecteront que rien n’est vraiment comparable en histoire et que le Proche-Orient d’aujourd’hui est particulièrement complexe.
Soit. Nous en avons fini -et c’est une bonne chose- avec le spectacle de BHL se baladant en Libye aux côtés d’une rébellion idéalisée. Le simplisme du devoir d’intervention semble bien mort. L’argument de la complexité géopolitique l’a emporté. Combien de milliers de morts encore ? Et qui demandera sérieusement une intervention qui reviendrait à soutenir le monde sunnite -et aussi le djihadisme- contre l’axe chiite-alaouite ? Certes, les Saoudiens et les Qataris sont, pour reprendre une expression de Roosevelt, our bastards (nos salauds) : ce sont des despotes « alliés » (avec toutes les réserves qu’indiquent les guillemets, en particulier pour Israël). Assad, les Iraniens et le Hezbollah sont aussi des bastards, mais ils sont les ennemis actifs d’Israël et de l’Occident. Oui, mais, rétorqueront les autres, une fois au pouvoir, les leaders du Printemps arabe (islamistes, sauf peut-être en Libye où ils n’ont pas gagné les élections) se montrent souvent plus hostiles à l’Occident et à Israël, en tout cas moins prévisibles que les anciens despotes « laïques ». Cela allait de soi pour Moubarak et Ben Ali, tyrans à l’intérieur et alliés à l’extérieur. Mais même Assad était relativement contrôlable.
Bref, les arguments se bousculent dans les deux sens. Et pendant ce temps-là, la Syrie sombre dans le chaos. Osera-t-on soutenir que toutes ces morts étaient inévitables ? Qu’avec les ressources dont il dispose, l’Occident était vraiment incapable d’influer sur le processus, de forcer la main des Russes, de contourner le Conseil de sécurité où leur droit de veto fait la loi ? D’aider à former des leaders crédibles ? D’intervenir de façon mesurée pour sécuriser les territoires libérés ? De continuer à témoigner d’une ambition humaniste dans un monde de brutes ? De prendre les valeurs de la démocratie et des droits de l’homme au sérieux ? D’entendre les appels d’une population martyrisée ?
Certes, le monde est compliqué. Mais l’argument de la complexité masque notre impuissance, le déclin de nos valeurs, la faiblesse des démocraties, et pour finir notre cynisme relativiste (« tous pourris des deux côtés »). Si ces considérations amères devaient constituer le fin mot du temps présent, le 21e siècle commencerait bien mal.
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