Sans vouloir prolonger indûment ce que Regards semble considérer comme une polémique ordinaire qui opposerait des « pour » et des « contre » renvoyant en quelque sorte dos à dos les uns et les autres, Foulek Ringelheim* croit néanmoins utile de revenir un instant sur l’imposture qui a suscité cette polémique ambiguë et que Joël Kotek a fort justement qualifiée de farce grotesque.
De quoi s’agit-il ? Pour ou contre quoi serait-on ici invité à prendre parti ? Un homme, Simon Gronowski -qui, enfant, échappa de peu à la déportation vers Auschwitz où sa mère fut assassinée- s’éprend d’amitié quelque 70 ans plus tard, pour un homme issu d’une famille de collaborateurs gagnés, jadis, à la cause du nazisme.
Cet élan d’amitié irrésistible frappant, en son troisième âge, un Juif ayant directement souffert de la barbarie nazie est certes un drame qui appelle la compassion. Les deux ex-ennemis réconciliés auraient pu avoir la pudeur de conserver à leur ineffable aventure un caractère exclusivement privé et nul ne leur en aurait fait grief.
Mais non : ils choisissent de la rendre publique, de la justifier, de s’en glorifier, de se donner en exemple et en spectacle. Ils en tirent un opuscule dans lequel ils se donnent mutuellement l’absolution de leurs péchés respectifs, le Juif accordant à l’autre son grand pardon et celui-ci rendant grâce au premier de sa grandeur d’âme. Il n’y a plus ni victimes ni coupables, à moins que nous ne soyons tous et victimes et coupables; allons, ça n’était qu’un malentendu, n’y pensons plus; l’heure est à la réconciliation et à l’oubli. Puis, ils vont ensemble à la télévision se livrer à leur coming out, assurant du même coup la promotion de leur pensum. Ils s’étreignent devant les caméras dans une roucoulade sentimentale non seulement bouffonne mais obscène; Gronowski y délivre un message christique, du genre : pardonnons à nos ennemis, ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient.
Mais au nom de qui parle-t-il ? Au nom des morts d’Auschwitz ? C’est là que réside l’imposture, laquelle consiste à tirer prétexte, d’une amitié problématique (réelle ou feinte) qui ne concerne que lui et son compagnon de fortune, pour se poser en dispensateur d’une leçon de morale d’une rare vacuité. Pierre Mertens, dans le dernier numéro de Regards rappelle que « la Shoah et les crimes contre l’humanité en général posent le triple problème de leur prescription, du pardon et de l’oubli ».
Si notre duo avait amorcé une réflexion sérieuse sur ces questions fondamentales, une controverse aurait peut-être eu un sens. Mais voilà le hic : une telle réflexion est absente de leurs propos. Il n’y a qu’une exhibition de bons sentiments dont on sait qu’ils ne produisent jamais que de mauvais scénarios.
*Foulek Ringelheim a été avocat puis magistrat. Il a publié en 2012 une édition revue et augmentée d’Un jurisconsulte de race. Edmond Picard (1836-1924) (éd. Larcier).
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