L’Iran après les élections : menace ou opportunité ?

Grâce à une mobilisation sans précédent, Hassan Rohani a remporté dès le premier tour les élections présidentielles iraniennes. Bien qu’on ignore si cette victoire va modifier les relations internationales et apporter une solution au dossier nucléaire, le résultat du scrutin est indicatif d’une volonté de changement.

Même si le président élu n’est pas le chef de l’Etat, c’est là tout de même une victoire et il n’y a pas de raison pour les démocrates de bouder leur satisfaction. Le camouflet est indéniable. Si en 2009 l’insurrection populaire n’a pas réussi à faire tomber le pouvoir des ayatollahs, les manifestants l’ont tout de même sérieusement ébranlé. Ahmadinejad s’est maintenu envers et contre tout, mais le peuple iranien n’a pas oublié. Il a pris aujourd’hui sa revanche en désignant un autre candidat que celui qui avait les faveurs du pouvoir. Les autorités auraient pu une fois de plus truquer les résultats, mais elles ont préféré se soumettre au verdict des urnes pour éviter une nouvelle contestation. La leçon a été entendue. C’est une seconde victoire que les démocrates peuvent aussi savourer sans complexe.

Le véritable détenteur du pouvoir en Iran, le Guide suprême Ali Khamenei, s’est abstenu d’apporter un soutien explicite à l’un des candidats en lice, redoutant l’effet boomerang potentiel à ce type de déclaration. Rohani n’était pas non plus le candidat officiel des réformistes, mais le désistement systématique de tous ceux qui s’étaient proclamés comme tels a favorisé sa victoire. Qu’une « opposition » sache être tactique et élaborer une stratégie est aussi une bonne nouvelle. On croit toujours que les modérés sont fatalement moins habiles et plus naïfs que les fanatiques qui n’ont pas les mêmes scrupules.

« Le petit Satan »

Le bilan d’Ahmadinejad est désastreux : crise économique sans précédent, censure de toute voix dissidente, notamment parmi les artistes, et, faute de négociation sérieuse, le compte à rebours d’un bombardement israélien ou international des installations nucléaires est enclenché. Exit Ahmadinejad, qui oserait le regretter ? Israël reste toujours encore en Iran « le petit Satan », mais il est fort probable que le nouveau président mettra en sourdine la rhétorique négationniste de son prédécesseur. Plus d’appels explicites ou implicites à la disparition de l’Etat d’Israël, ou plutôt moins d’appels de ce type, et vous voudriez que les Israéliens dissimulent leur contentement ?

Ceci dit, il ne s’agit pas de tomber dans l’irénisme lyrique et de décréter la fin de l’Histoire. Une porte s’est ouverte, une lueur apparaît, elle donne de nouvelles chances à la négociation, un nouveau défi aux diplomates. N’est-ce pas après tout leur plus noble fonction d’empêcher la guerre in extremis (mais pas coûte que coûte) ? Il faudra du travail et du travail, des discussions et des discussions, des propositions et des contre-propositions pour un résultat qui reste incertain, mais qui peut être poursuivi grâce à l’élection présidentielle. Vous trouvez qu’il y a tant de bonnes nouvelles dans le monde pour se priver de celle-ci ? Cette aubaine n’exige nullement de nier la complexité des choses. Ainsi, tous ceux qui sont convaincus de l’inefficacité des sanctions peuvent revoir leur copie : les sanctions économiques ont pesé sur le choix des Iraniens, et c’est parce qu’ils souhaitent une amélioration de leur vie quotidienne qu’ils ont été sensibles au candidat qui a fait du redressement économique iranien, sinon une priorité, du moins un objectif d’importance analogue au programme nucléaire. Or, la contradiction entre les deux est flagrante. Elle ne manquera pas d’éclater, même si l’on ne peut présumer de ce qu’il adviendra. Mais au moins, l’opinion a lancé un avertissement pour faire comprendre que la bombe a un prix exorbitant. Sera-t-elle entendue, il est trop tôt pour le savoir, mais s’il y a bien quelque chose dont tout pouvoir doit tenir compte aujourd’hui, bien plus que par le passé, c’est la détermination des masses à manifester leur mécontentement.

Une victoire électorale n’est qu’un début, une ouverture, une potentialité. Il est donc prématuré de proposer d’alléger les sanctions tout de suite. Celles-ci ne pourront l’être que si les négociations reprennent et se déroulent sérieusement avec concessions iraniennes à l’appui. Les diplomates occidentaux sauront bien repérer si la manœuvre continue ou si un nouveau climat règne. Les autorités iraniennes ne lâcheront pas si vite, peut-être même qu’elles ne lâcheront pas au final. Il importe donc de redoubler de prudence, mais il est tout aussi impératif de tester l’impact de cette nouvelle conjoncture.

Netanyahou en Cassandre

Faut-il dans ces circonstances jouer toujours le rôle de Cassandre ? Il s’est installé dans ce type de situation comme une division du travail : aux Etats-Unis et à l’Europe de discerner une détente potentielle et à Israël de les mettre en garde. Netanyahou aime camper sur cette position. Elle n’est pas déplacée, elle doit être entendue, mais faut-il pour autant qu’elle soit systématique pour ne pas dire pavlovienne ? On a le sentiment que pour Netanyahou, c’est tous les jours la conférence de Munich de 1938, la tentation de l’apaisement et du lâche soulagement. Obama est toujours sur le pas de Chamberlain et Hollande sur les traces de Daladier. Netanyahou s’était déjà illustré lors du Printemps arabe en pressentant qu’il tournerait à l’hiver islamique. Cette représentation tourne à la caricature. Il récidive avec l’élection présidentielle iranienne. Il flaire la manœuvre, redoute le coup bas, refuse de constater le changement, car pour lui, plus ça change, plus c’est la même chose, et une négociation est toujours un piège. L’hirondelle ne fait pas le printemps assurément, mais pourquoi la prudence consiste à voir toujours la menace et à ne jamais discerner une opportunité. N’y avait-il pas lieu de dire un mot sur la maturité politique des Iraniens qui ont surpris le pouvoir dès le premier tour.

Or, faut-il le rappeler, nous ne sommes pas en guerre avec les Iraniens. Certains Israéliens ont même déclaré « aimer les Iraniens ». Nous qui réclamons tout le temps et avec raison de faire la distinction entre le peuple et le gouvernement, voilà que Netanyahou se révèle incapable d’en faire autant. On ne va tout de même pas regretter le « bon temps » des discours négationnistes d’Ahmadinejad, même s’ils ont sans doute convaincu la communauté internationale qu’il fallait prendre les menaces iraniennes au sérieux. En réalité, la lucidité que l’on prête à Netanyahou dissimule mal ses propres blocages. Neta-nyahou ne croit pas à une négociation avec l’Iran, pas seulement à cause de ce qu’il sait des intérêts iraniens et de leur idéologie, mais parce qu’il n’y croit guère pour régler le dossier israélo-palestinien.
Netanyahou ne croit pas au changement qui émerge au forceps dans le monde arabe, pas seulement à cause des données que lui fournissent les services de renseignement, mais parce que lui-même résiste de toutes ses forces à impulser le changement et préfère maintenir un statu quo aux dépens des intérêts d’Israël.

Le train de la contestation est en marche

Les Iraniens avaient donné le signal en 2009, puis ce fut le tour de la Tunisie, l’Egypte, la Libye et la Syrie. Mais les démocraties ont également suivi : la Grèce, Israël, et aujourd’hui la Turquie et le Brésil. Quand bien même les motifs sont tout à fait divers, les résultats, les rapports entre gouvernants et gouvernés ne vont plus de soi. C’est sans doute le changement le plus considérable que l’on puisse discerner ces dernières années dans les démocraties. Jusque-là, les élections générales au suffrage universel étaient et restent toujours le processus formel destiné à conférer aux élus la légitimité nécessaire pour exercer le pouvoir et réclamer en retour le consentement général fondé sur leur autorité. Dans ce contexte, l’opposition parlementaire a pour fonction d’incarner le changement potentiel futur susceptible de se concrétiser aux prochaines élections. Or, le bulletin de vote, pour indispensable qu’il soit, ne semble plus suffire. La protestation contre les détenteurs du pouvoir politique est devenue un recours familier. Les gouvernés n’acceptent plus d’obéir que si les gouvernants écoutent leurs doléances. Cette mise en cause illustre l’écart qui va en s’aggravant entre les deux pôles. On désigne une classe politique pour que les intérêts et les aspirations des citoyens soient pris en compte, on proteste dans la rue parce qu’on n’est pas ou plus entendu. L’alternance est la règle, mais elle ne répond plus à ce que l’on en attend.

Recep Erdogan avait été confortablement élu, Dilma Rousseff également. Ils ont été tous deux surpris par l’ampleur de la protestation qui s’est déchainée à Istanbul et à Brasilia. Le « droit à l’insurrection » semble être devenu un devoir. Même en Egypte et en Tunisie, une fois élus, les islamistes découvrent des citoyens à mille lieues de vouloir se soumettre à l’hiver que l’on entend leur imposer. Que feront les Iraniens si les promesses présidentielles ne sont pas suivies d’effets ? Le vote n’épuise guère aujourd’hui la participation politique des citoyens. Mai 68 est un lointain souvenir, mais on n’a jamais trouvé autant qu’en ce moment des raisons de se révolter. Le train de la contestation est en marche. Il n’est pas prêt de s’arrêter.

]]>