Lauréat 2013 du Concours Reine Elisabeth, Boris Giltburg est un pianiste israélien passionné par l’hébreu et la poésie. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, on y découvre un Juif fidèle à ses racines et un artiste ouvert sur d’autres cultures.
Vous avez quitté Moscou en 1989 pour vous installer en Israël. Quel est votre rapport à la Russie et vous sentez-vous pleinement israélien ? J’éprouve encore un lien très fort à la culture et à la langue russes, et non pas à la Russie en tant que pays. Le russe est la langue que je parle encore à la maison et je suis un passionné de littérature russe. Tout cela ne m’empêche pas de me sentir pleinement israélien, même si je n’ignore pas que pour beaucoup de mes compatriotes, je suis toujours perçu comme un Russe. C’est gênant, car j’éprouve une grande fierté d’être israélien, et lorsqu’on me présente en Europe ou aux Etats-Unis comme un artiste russe, je corrige immédiatement en leur précisant que je suis israélien. J’ai surtout le sentiment d’être le produit d’un triple héritage : israélien, juif et russe. L’hébreu est devenu ma langue à tel point que je traduis des poèmes dans cette langue.
Quels sont les poètes que vous traduisez en hébreu ? Pouchkine et surtout les poètes de l’Age d’argent, que ce soit Akhmatova, Pasternak et Mandelstam pour la poésie russe. Shakespeare et Robert Burns en poésie anglaise et je me concentre essentiellement sur l’œuvre de Rainer Maria Rilke en poésie allemande : Le livre de la vie monastique, sur lequel je travaille depuis trois ans, n’a jamais été traduit complètement en hébreu. C’est un exercice très difficile. Il m’arrive de rester six mois sur un passage pour trouver le bon rythme et la bonne rime. Je suis toujours émerveillé de voir à quel point l’hébreu se prête à cet exercice : cette langue est riche et suffisamment subtile pour bien traduire la poésie étrangère. On croit à tort que l’hébreu moderne est une langue simple. Bien au contraire, elle est encore chargée d’expressions bibliques et elle subit les influences du judéo-espagnol, du yiddish, etc.
En tant que Juif laïque, pensez-vous que le patrimoine religieux soit important ? Oui, parce que j’ai toujours considéré que l’identité juive est liée à l’héritage historique du peuple juif. On peut ainsi être un athée convaincu et se sentir pleinement juif. J’aime la Torah en raison de la beauté de sa langue. Il est très rare de voir un texte religieux qui possède cette beauté linguistique. J’éprouve même du plaisir en lisant la Torah simplement à voix haute. Au-delà de sa beauté, la Torah possède également un vocabulaire très riche.
Israël est-il un pays mélomane où les musiciens peuvent exprimer leur talent ? Certainement, la scène musicale est riche et des salles de concert et des formations se créent encore. Et il faut souligner que le public vient nombreux aux concerts.
En tant que musicien, que pensez-vous de la controverse exclusivement israélienne sur la possibilité de jouer Richard Wagner en Israël ? Wagner peut être le compositeur le plus talentueux et les musiciens peuvent penser qu’il est le meilleur. Tout cela importe peu tant qu’il y a des gens parmi le public qui relient sa musique au nazisme et à la Shoah. Les musiciens ne pourront jamais les convaincre que la musique de Wagner est géniale, le traumatisme étant beaucoup trop important. Nous devons respecter cela. De toute manière, on peut acheter librement des albums de Wagner en Israël et il est enseigné dans les écoles de musique israéliennes. Il n’y a pas non plus de besoin pressant de jouer Wagner dans les salles de concert; il existe de nombreux compositeurs aussi talentueux qui méritent d’être joués aujourd’hui.
Un de vos compatriotes, Daniel Barenboim, est considéré comme un des plus grands pianistes de la planète. L’avez-vous déjà rencontré ? Non, mais j’apprécie énormément ses interprétations de Beethoven. Personne n’a réussi à jouer aussi bien que lui les sonates de Beethoven. C’est si naturel qu’on a l’impression qu’il peut faire ce qu’il veut lorsqu’il les interprète. J’ai aussi beaucoup d’admiration pour le West-Eastern Divan Orchestra, cet orchestre symphonique qui réunit des jeunes musiciens israéliens, palestiniens, libanais, jordaniens, égyptiens, etc. qu’il a créé avec Edward Saïd. Je regrette de ne pas avoir eu l’occasion d’intégrer cette formation, les pianistes n’ayant pas leur place dans un orchestre symphonique. Tous mes amis qui ont eu la chance d’y participer m’ont affirmé que c’était une expérience inoubliable.
Vidéo : Boris Giltburg remporte le Concours Reine Elisabeth 2013
]]>