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Yosef Hayim Yerushalmi, Transmettre l’histoire juive, Albin Michel, 299 p.

Grâce à ce livre d’entretiens menés par l’historienne fran-çaise Sylvie Anne Goldberg, on comprend mieux pourquoi Yosef Hayim Yerushalmi (1932-2009) est considéré comme l’un des plus grands historiens du judaïsme.

Lorsqu’il publie en France au milieu des années 1980 Zakhor. Histoire et mémoire juive, cet historien juif américain ouvre une réflexion féconde sur le rapport et la tension entre mémoire et histoire. A cette époque, la mémoire n’a pas encore pris la place qu’elle occupe aujourd’hui dans les travaux des historiens et ils sont nombreux à opposer encore histoire et mémoire qui leur apparaissent antinomiques.

Dans ces entretiens, on trouve enfin les clés du succès inattendu de Zakhor. « Il faut avant tout souligner le talent d’écrivain de Yerushalmi », insiste Sylvie Anne Goldberg. « Au lieu de se cantonner dans l’écriture d’un livre d’histoire froid et austère, il a su toucher la fibre affective des lecteurs par rapport à leur propre histoire ». Ainsi, en présentant l’histoire comme un processus qui se reconstruit au sein de l’identité de chacun, il a surtout réussi à saisir la condition moderne alors qu’il était un spécialiste du judaïsme espagnol, des Marranes et des Conversos.

Ce qui est d’autant plus déroutant avec Yerushalmi, c’est qu’il n’aborde pas la Shoah dans Zakhor, bien qu’elle soit devenue un élément essentiel de la mémoire juive contemporaine. « Quand on se penche sur les métaphores auxquelles Yerushalmi recourt lors de ses conférences en France, on voit bien que la Shoah apparaît comme une béance dont il parle tout le temps », rappelle Sylvie Anne Goldberg. « Il n’a jamais voulu en revanche prendre la Shoah comme élément constitutif de l’identité juive, même s’il considère la Shoah comme la béance historique du judaïsme contemporain. En cela, il s’inscrit dans la pensée de son maître, l’historien Salo W. Baron, qui dénonçait l’histoire lacrymale du peuple juif ». Réflexion sur l’histoire et la mémoire, ce livre d’entretiens inédits nous emmène à la découverte d’un grand intellectuel juif.

Percy Kemp, Le Prince. Conseils adressés à nos gouvernants, aujourd’hui malmenés par les événements, sur les nouvelles façons d’exercer le pouvoir et le meilleur moyen de le conserver, Seuil, 138 p.

Né à Beyrouth en 1952 d’un père anglais et d’une mère libanaise, Percy Kemp est considéré comme le John Le Carré post-11 septembre. Tous ses romans d’espionnage parlent d’individus confrontés à un monde en perpétuel changement. Avec Le Prince, Percy Kemp explore les nouvelles conditions de l’exercice du pouvoir au temps de la mondialisation en reprenant délibérément l’intitulé du livre de Machiavel publié il y a exactement 500 ans. Percy Kemp bouscule l’idée reçue selon laquelle la principale menace pesant sur le Prince provient toujours de ses ennemis. Aujourd’hui, la vraie menace qui pèse sur le Prince résulte de l’accélération de l’histoire qui, en multipliant les événements à l’infini, l’empêche de gérer à son avantage des imprévus en nombre toujours croissant, et permet ainsi à ses ennemis d’en tirer profit.

Pour appuyer cette thèse, il se fonde sur de nombreux penseurs et philosophes auxquels il ajoute des exemples fournis par l’histoire de l’Humanité. Parmi ceux-ci, il y en a un que le lecteur de Regards ne manquera pas de remarquer : le bras de fer entre Levy Eshkol, alors Premier ministre de l’Etat d’Israël, et l’Etat-major de Tsahal en mai 1967 dans les semaines qui précèdent la guerre des Six-Jours. En lisant ces lignes consacrées au courage de Levy Eshkol face à des généraux qui souhaitent lancer une attaque préventive contre l’Egypte, on ne peut s’empêcher de se pincer et de se demander pourquoi donc Percy Kemp évoque ce Premier ministre inconnu des lecteurs francophones et dont la mémoire collective israélienne n’a retenu que les nombreuses blagues sur sa légendaire indécision. Et lorsqu’un journaliste français demande à Percy Kemp quel est l’homme politique qu’il admire le plus, il persiste et signe en répondant… Levy Eshkol ! Rien que pour avoir sorti Levy Eshkol de l’anonymat et réhabilité sa mémoire, ce Prince du 21e siècle mérite d’être lu.

Xavier Luffin, Printemps arabe et littérature, L’Académie royale de Belgique, 120 p.

Professeur de littérature arabe à l’ULB, Xavier Luffin nous dresse un inventaire d’œuvres littéraires (romans, nouvelles et poèmes) arabes évoquant l’idée de soulèvement populaire ou de révolte à la lumière du Printemps arabe. « Les écrivains arabes ont été très attentifs au Printemps arabe et très exaltés par les événements », souligne Xavier Luffin. « Ils ont pris trois formes de positionnement. Ils écrivent soit des tribunes dans la presse, soit des essais ou des journaux dans lesquels ils livrent leur témoignage ou leur analyse, soit, enfin, des œuvres de fiction ».

« De la réalité à la fiction, de la fiction à la réalité » est le sous-titre de cet essai sur la littérature du Printemps arabe. A cet égard, il est stimulant de découvrir que des auteurs égyptiens ont écrit en 2010 des romans et des nouvelles prémonitoires où le Président, dont on ne cite jamais le nom, est renversé par un mouvement populaire ! Si toute la littérature du Printemps arabe n’est pas faite de réussites littéraires, Xavier Luffin a le mérite de nous faire découvrir ceux qu’il considère comme des chefs-d’œuvre. Ainsi, Les chevaliers des rêves assassinés de l’écrivain libyen Ibrahim Al-Kuni est sans conteste le plus beau roman sur le Printemps arabe. Avec le même talent, l’écrivaine syrienne Samar Yazbak relate quasiment en temps réel le passage de la révolte à la guerre civile en Syrie. Et que dire de Muhammad Al-Ajami, ce poète qatari condamné à la prison à vie pour avoir écrit Le poème du jasmin, dans lequel il fait des allusions aux pays du Golfe où le pouvoir est héréditaire et où l’on abrite des bases militaires américaines. « Au Qatar, il est de bon ton de vanter la révolution, du moment qu’elle se déroule chez ses voisins », observe Xavier Luffin.

L’anthologie commentée qu’il nous propose n’est pas terminée : de nombreux auteurs arabes vont encore se nourrir d’un processus révolutionnaire qui est loin d’être achevé.

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