Avec le décès de Jacques Vergès, c’est aussi l’une des figures de l’antisionisme le plus radical du 20e siècle qui disparaît. Cet avocat usant et abusant de la stratégie de la rupture a marqué de son empreinte une nébuleuse trouble où l’antisémitisme était présent.
« Jacques Vergès est une extraordinaire boussole», déclarait Bernard-Henri Lévy lors d’une émission télévisée en présence du principal intéressé. «Quand on regarde la liste de ses clients ou de ses amis : Klaus Barbie, Carlos, Roger Garaudy ou tel chef Khmer rouge génocidaire, on est à peu près sûr de ne pas se tromper. Comme il y a des chiens truffiers qui agitent le bout du nez quand la truffe n’est pas loin, quand on voit Jacques Vergès en mouvement, on sait que le facho n’est pas loin ».
Si on veut comprendre le personnage, on ne peut faire l’impasse sur l’antisémitisme même si à la fin de sa vie, il semblait ne plus avoir la moindre conviction. « Quand j’ai voulu débattre avec lui sur la Loi Gayssot sur le négationnisme, il a rendu les armes très facilement », explique Michaël Prazan, historien et documentariste ayant longuement interviewé Jacques Vergès pour ses documentaires consacrés au terrorisme et à Roger Garaudy. « J’étais très surpris de voir à quel point il n’était plus prêt à s’opposer virulemment à cette loi, même si en même temps, il tenait des discours d’extrême droite. L’antisémitisme constitue la colonne vertébrale de ses engagements. Son parcours en témoigne. Serge Klarsfeld dont il fut proche pendant un certain temps s’est brouillé avec Vergès sur la question de l’antisémitisme il y a 40 ans ».
On ne défend pas impunément des Garaudy, des Barbie et des Carlos. Car avec Vergès, l’avocat sortait très vite de son rôle de défenseur : il faisait tout pour se confondre avec la cause de son client. « Son grand ami était François Genoud », rappelle Michaël Prazan. « Pendant de nombreuses années, ce banquier suisse nazi et exécuteur testamentaire d’Hitler et de Goebbels a alimenté les caisses du cabinet de Vergès et permis à ce dernier de mener grand train. Vergès évoluait clairement dans les zones les plus troubles de l’antisionisme, celles où l’antisémitisme est omniprésent ».
Vergès était certes un véritable salaud (il se définissait lui-même comme un « salaud lumineux »), mais on ne peut ignorer qu’il fut un personnage du 20e siècle. « Il a incarné des causes horribles et perdues, et qu’il savait perdues. Mais face à la vindicte du monde, cela nécessite un certain courage », reconnaît Michaël Prazan « Aussi salaud fut-il, je pense qu’il a eu le mérite d’exister. J’ai passé du temps avec lui pour mes livres et mes documentaires; on pouvait discuter avec lui. Je ne me suis ainsi jamais heurté au mur de verre que j’ai trop souvent rencontré avec les Frères musulmans ou certains terroristes ».
En dépit de l’importance néfaste qu’on peut lui reconnaître, Jacques Vergès a fréquemment franchi la ligne rouge, comme s’il y avait toujours quelque chose chez cet homme qui suscite le rejet. « Je ne peux pas lui pardonner d’avoir transformé un procès aussi important que celui de Klaus Barbie en un fiasco juridique », insiste Michaël Prazan. « Que Barbie ne soit pas du tout présent aux audiences de son procès, à l’exception de l’ouverture est une idée de Vergès. A cause de cette initiative, le procès n’a pas pu acquérir valeur d’exemple. Barbie aurait dû affronter les témoins qui ont défilé tout au long du procès. C’est impardonnable, même si on peut admettre que Vergès avait un militantisme très personnel, mais totalement illisible ».
]]>