Le Congrès, d’Ari Folman

Film d’ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2013, Le Congrès, adapté du roman de science-fiction Le Congrès de futurologie de Stanislaw Lem, interroge le cinéma, son évolution numérique et son risque de déshumanisation. Original, intelligent, foisonnant, le Congrès décoiffe.

Les premières images du film annoncent le ton. Sur le doux visage de l’actrice Robin Wright, coulent des larmes de tristesse et de désolation. Elles glissent sur la voix douce et les mots durs de son agent Al qui retrace les affres de sa carrière gâchée. Il lui annonce que le contrat de la dernière chance est sur le point de tomber, que celui-là, il ne faudra pas le louper. Ari Folman, le réalisateur de Valse avec Bachir, nous tire d’emblée dans les coulisses de l’industrie du cinéma américain, nous faisant traverser ses couloirs imposants, mais surtout des questions fondamentales sur la liberté du comédien, sur ses choix, sur sa résistance aux pressions, sur son droit à l’image, son intégrité, son identité ou encore sur la longévité des actrices. Celles qui ont fait vibrer le public lorsqu’elles avaient 20 ans et qui deviennent des « produits » moins rentables la trentaine passée. Ari Folman filme la dignité d’une femme face à une machine à fric impitoyable, un rouleau compresseur qui manipule, humilie, récupère et bien sûr gagne toujours. Robin Wright, qui interprète son propre rôle, se voit ainsi proposer par la Miramount d’être scannée. Son alias pourra ainsi être librement exploité dans toutes les productions de la compagnie hollywoodienne, même les plus commerciales, celles que l’actrice avait jusque-là refusées. Elle fait cependant ajouter une clause au contrat : « excepté dans les rôles ou dans les scènes de nazis »… Contractuellement, elle doit disparaître pendant vingt ans. Elle sera ensuite l’invitée d’honneur du Congrès Miramount-Nagasaki, dans un monde transformé, aux apparences fantastiques… Rendez-vous donc dans vingt ans.

Un congrès animé

Le film bascule ici du traitement classique au film d’animation. Les personnages réels de la première partie y sont reproduits à côté d’un foisonnement d’autres créatures. Animée, vieillie, toujours belle, Robin Wright découvre cet univers vulgaire et intimidant avec réserve. Elle a conservé son âme humaine, maternelle, toute sa délicatesse. On pénètre avec elle dans ces décors démesurément grandioses. La Miramount-Nagasaki  a visiblement les moyens. Dans ce temple du divertissement où les personnages se distraient sans joie, dans cette cité où on « sniffe » l’effluve d’un autre ou d’une star, le temps de prendre son apparence quelques secondes, la superficialité et la consommation effrénée de substances vont bon train. Ces travestissements masquent le vide, ces expositions sur scène, ces mises en scène de chacun et ces dépendances au virtuel ne sont pas sans rappeler l’évolution de nos sociétés aux besoins constamment créés et insufflés de toutes pièces. A voir, la séquence caricaturale inspirée des harangues de Steve Jobs… Ari Folman nous fait rencontrer d’autres personnages de l’Histoire qui semblent, eux aussi, avoir vendu leur image et leur formule chimique. L’esquisse de ce futur aux gesticulations, aux couleurs et aux formes abondantes, glace. Folman joue sur le fil du temps et sur l’existence de mondes antagonistes, on y projette le passé et le futur,  le réel et le virtuel, la vie et la mort, un monde de nantis insouciants et un autre aux abois. En 1971, l’auteur polonais Stanislaw Lem avait déjà imaginé une dictature chimique mondiale dirigée par quelques géants de l’industrie pharmaceutique. Il y décrivait le contrôle complet exercé par ces fabricants de substances sur nos émotions : amour, désirs, jalousie et peur mortelle. Le réalisateur israélien reste admiratif de la perspicacité de ce grand philosophe de science-fiction dont les prédictions se sont quasi réalisées à l’aube du troisième millénaire…

A savoir

Coproduction allemande, française, anglaise, polonaise, belge, luxembourgeoise et israélienne, le film -qui rend hommage aux frères Fleischer, créateurs de Popeye, Betty Boop et du premier Superman dans les années 1930- comprend plus de 55 minutes d’animation faite à la main. A raison de 1.200 dessins par minute, il en totalise 60.000. Deux cents animateurs répartis dans huit pays y ont pris part. Mention spéciale aussi pour la musique sensible de Max Richter qui avait également composé celle de Valse avec Bachir.

Le Congrès
Un film de Ari Folman
avec Robin Wright, Harvey Keitel
Durée : 122 min
VO st bil.
A voir à l’Actor’s Studio, à l’UGC Toison d’Or (Bruxelles)

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