Le 13 septembre 1993, sur la pelouse ensoleillée de la Maison Blanche, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat signaient la Déclaration de principes des Accords d’Oslo censés conduire à un règlement définitif du contentieux israélo-palestinien. Si le « processus » d’Oslo est mort, son héritage n’a pas disparu. Autopsie d’un cadavre.
Pour ceux d’entre nous qui nous rangeons dans le « camp de la paix », c’est un bien triste anniversaire. Le document promettait un accord de paix en bonne et due forme dans les cinq ans. Deux décennies plus tard, on en est encore à batailler sur les conditions d’une reprise des négociations « sans conditions ». Dans l’intervalle, les principaux protagonistes de l’époque ont quitté la scène; une insurrection dans les Territoires palestiniens, la deuxième intifada, a fait des milliers de victimes; le nombre des implantations a doublé et celui des colons triplé; la bande de Gaza, objet d’un « désengagement » unilatéral en 2005, a été le théâtre de deux campagnes israéliennes majeures et de dizaines d’escarmouches meurtrières; et trois tentatives de règlement -Camp David en 2000, la Feuille de route en 2003, Annapolis en 2007- ont misérablement échoué. Mais que s’est-il donc passé ?
Commençons par le commencement, autrement dit par les accords eux-mêmes. Audacieux, novateurs et porteurs d’espoir dans leur principe, ils sont un monument d’ineptie en tant qu’instrument diplomatique. Pour surmonter la méfiance réciproque, il eût fallu aller droit à l’essentiel, en traçant hardiment le cadre conceptuel au sein duquel les parties devaient élaborer les détails de leur cohabitation sur le bout de territoire qu’ils se partagent : la partition de la Palestine historique en deux Etats, selon les lignes d’armistice issues de la Guerre d’Indépendance d’Israël. On a plutôt conçu une affaire compliquée, à détente multiple, chaque étape conditionnant celle qui était censée suivre, et en laissant dans le brouillard le terme ultime du voyage. On a ainsi eu l’Accord de Jéricho-Gaza de mai 1994, qui a créé une Autorité nationale palestinienne dont il s’est avéré qu’elle n’avait d’autorité que le nom ; puis, à la fin septembre 1995, l’Accord intérimaire sur la Cisjordanie et la bande de Gaza, ou Accord de Taba, prévoyant les premières élections au Conseil législatif palestinien, mais aussi le découpage absurde en zones A, B et C, gros d’inévitables malentendus et d’interprétations malveillantes. Et on a laissé pour la fin, en principe au bout de trois ans d’essai, les questions qui fâchent : les réfugiés, Jérusalem, les colonies, et, excusez du peu, le tracé des frontières.
Un train aux stations incertaines
Ainsi, ce qu’on appelle le « processus de paix » fut bien cela : un processus qui a fini par se suffire à lui-même, à constituer son propre objectif. Bref, on s’est embarqué dans un train aux stations incertaines et au terme inconnu. Qui plus est, un train privé de contrôleur. Ce faisant, on a permis aux extrémistes des deux bords de peser sur le résultat final : aux Palestiniens, par le terrorisme, aux Israéliens, par la colonisation. Comme on sait, ils ne s’en sont point privés. Cependant, même tel quel, Oslo pouvait constituer une base utile d’un règlement. Il aurait fallu pour cela que les parties le veuillent et jouent honnêtement leur partition. C’est là qu’interviennent les responsabilités, inégales, des trois côtés du triangle proche-oriental : Israël, les Palestiniens, les Etats-Unis.
La palme de la mauvaise foi revient aux Israéliens. Yitzhak Rabin assassiné le 4 novembre 1995 et Peres trouvant le moyen de perdre les élections qui s’ensuivirent en mai 1996, le Likoud est revenu aux affaires. Or, devenu Premier ministre, Benjamin Netanyahou n’a eu de cesse de torpiller les Accords d’Oslo. Du moins, lui, avait l’excuse de l’idéologie. Son successeur, Ehoud Barak, triomphalement élu en mai 1999, ne portait pas cette feuille de vigne. Esprit brillant, mais tortueux, l’homme qui s’est présenté en héritier spirituel de Rabin a présidé à une véritable explosion du nombre des implantations, rendant l’ensemble du « processus » sans objet. Ayant tenté de régler la question palestinienne à la hussarde lors du calamiteux sommet de Camp David, il en est revenu les mains vides en se vantant d’avoir « arraché le masque d’Arafat », privant ainsi d’un coup le « camp de la paix », dont il était censé être le chef naturel, et de partenaire et de chef. Battu à son tour, il est remplacé par Ariel Sharon, grand colonisateur devant l’Eternel et contempteur tenace d’Oslo. Même le retrait de la bande de Gaza, son exploit qui a rempli d’aise ses ci-devant détracteurs occidentaux, fut un coup de force de plus contre Oslo. Volontairement unilatéral, il fut un cadeau délibéré au Hamas au détriment de l’Autorité palestinienne.
Dans ce convoi funèbre derrière la bière d’Oslo, les Palestiniens suivent bravement. Profondément divisés en chapelles hostiles, gouvernés par deux mouvements aux idéologies furieusement divergentes, rongés par la corruption, ils n’ont jamais réussi à faire ce qu’avait su faire le Yishouv, la communauté juive de la Palestine mandataire : se doter de structures pré-étatiques vigoureuses, prêtes à prendre la relève le moment venu. Le recours au terrorisme s’est avéré le meilleur argument du Likoud, la violence insensée de la deuxième intifada a fait de Sharon le bouclier d’Israël. La bande de Gaza libérée aurait pu, et dû, servir de vitrine à une Palestine indépendante. Sous la poigne du Hamas, elle est devenue un foyer de terrorisme, et un repoussoir.
Paramètres Clinton
Les Américains viennent ensuite. Ils étaient, et sont toujours, les seuls en mesure d’imposer les termes d’un règlement. Ils s’y sont toujours refusé. Peu importe ici les raisons de cette timidité coupable, d’ailleurs bien connues. Qu’il nous suffise de rappeler le rôle joué par Bill Clinton à Camp David, en juillet 2000. L’« honnête courtier » qu’il était censé être se mue chemin faisant en ami déclaré d’une partie au détriment de l’autre. Les « paramètres » qu’il finit par mettre sur la table, excellent cadre de négociation, seul possible en fait, arrivent trop tard, et d’ailleurs il ne songe pas à les imposer. Il n’a pas non plus pensé à impliquer les Etats arabes, ce qui fait qu’Arafat se sent seul, et piégé. Et il laisse partir ses deux invités alors qu’il eût fallu les enfermer entre quatre murs jusqu’à ce qu’ils sortent avec un accord. Homme de bonne volonté, Clinton n’a pas raté un seul écueil.
Des comparses ferment la marche : les Arabes et les Européens. Ils pèsent peu dans un conflit où les Etats-Unis passent pour arbitre unique. Il est facile de les accabler pour leur incapacité à s’unir, leur pusillanimité, leur insignifiance, mais c’est sans grande utilité. Du moins les Arabes ont-ils avancé, voici onze ans déjà, la fameuse proposition de paix saoudienne, qu’Israël a superbement ignorée. Ils ont, depuis, d’autres chats à fouetter et se soucient de la question palestinienne comme d’une guigne. Quant aux Européens, ils se sont dernièrement réveillés de leur torpeur en se fendant d’une directive interdisant le financement d’organismes situés au-delà de la Ligne verte. A en juger par les réactions hystériques du gouvernement et des colons, on imagine quelle serait la capacité d’influence de l’Europe si elle se mettait soudain à exister. Inutile de retenir votre souffle.
Conclusion de tout ce qui précède : Oslo n’est pas mort de sa belle mort, il a été assassiné. Nuançons. Oslo est mort, mais son héritage matériel et immatériel vit toujours. L’héritage matériel est, pour ce qu’il vaut, la base territoriale et institutionnelle de l’Autorité palestinienne. Un noyau de gouvernement existe à Ramallah, et l’expérience Salam Fayyad, malheureusement mise en échec par les caciques de l’OLP avec l’assistance de Jérusalem, a prouvé qu’il pouvait être efficace. Et ce noyau de gouvernement bénéficie de la reconnaissance virtuellement unanime de la communauté internationale. Ce n’est pas grand-chose, mais ce n’est pas rien.
Statu quo intenable
Bien plus important est l’héritage immatériel. Oslo, cela a été surtout et avant tout l’acte de reconnaissance mutuelle des deux peuples qui s’affrontent en Palestine. Cela est irréversible. C’est sur cet acquis qu’a pris naissance une réalité nouvelle, irréversible elle aussi : la prise de conscience, largement majoritaire des deux côtés de la barricade, que le statu quo est intenable, et que la seule façon de le dépasser est la création d’un Etat palestinien souverain en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Toutes les tentatives entreprises depuis ont été fondées là-dessus, y compris la dernière, que le Secrétaire d’Etat John Kerry a péniblement concoctée.
Quelles sont ses chances d’aboutir ? Faibles, tout le monde en convient. Pour compléter un mot tristement célèbre du regretté Yitzhak Shamir : « La mer est la même mer et les Arabes les mêmes Arabes », mais aussi les Israéliens les mêmes Israéliens. Pour faire enfin ce qu’il faudrait, autrement dit traduire dans les faits le consensus international absolu sur ce qu’il convient de faire, il suffit que les Américains ne soient plus les mêmes Américains. Car c’est d’eux que tout dépend. Comme le premier Camp David, qui a abouti à la paix avec l’Egypte, Oslo n’a pas été initié par eux, mais sans eux il n’aurait pas été possible. Aussi bien, c’est par eux qu’il finira par produire tous ses effets. Avant ou après une nouvelle flambée de violence, c’est la seule question qui vaille.
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