Classique et sans risque : quand, comme le 1er Ministre turc, on voit son pouvoir ébranlé par des émeutes et sa stratégie diplomatique échouer, on désigne un bouc émissaire. M. Erdogan n’a pas eu à chercher loin : Israël bien sûr…
C’est avec une satisfaction non dissimulée que M. Erdogan avait accueilli en juin 2012, l’arrivée au pouvoir des Frères Musulmans égyptiens, qui comme lui, se présentaient en « musulmans démocrates ».
Et il a peu goûté, c’est le moins qu’on puisse écrire, qu’ils aient été chassés par le peuple et l’armée début juillet de cette année. Ne pouvant admettre que ce gouvernement si semblable au sien ait payé ainsi le prix de ses erreurs politiques et surtout économiques, il y a donc décelé un sombre complot :
Organisé par qui ? N’est ce pas évident, comme il l’a expliqué* lors d’une réunion de son parti (20/8) ? Par Israël et « un intellectuel juif français », bien entendu. Lequel ? Comme s’il y en avait plusieurs ! Bernard-Henri Lévy, évidemment.
A priori, si elle semble des plus improbables, l’idée n’est pas inconcevable. Ce ne serait pas la 1ère fois dans l’histoire du monde qu’un Etat s’arrange avec plus ou moins de discrétion pour faire tomber un gouvernement qui lui déplaît.
Quant à B.-H. L, on sait qu’il n’est pas sans influence et combien il a pesé dans la décision de Nicolas Sarkozy de contribuer à la chute du dictateur libyen Mouammar Kadhafi fin 2011. Le souci, c’est la preuve sur laquelle le 1er ministre turc cette accusation.
M. Erdogan se base uniquement sur la vidéo** -dont il a fait publier des extraits sous-titrés en turc- d’un débat qui s’est déroulé le 27 aout 2011 à l’Université de Tel Aviv. Le philosophe français y discutait avec Tzipi Livni, alors simple députée, sur le thème « Israël et le printemps arabe »
Approuvé par T. Livni, B.-H.L. y exprimait ses craintes des islamistes en expliquant : « Si les Frères musulmans arrivent au pouvoir en Egypte, je ne dirai pas : « c’est la démocratie ». La démocratie, ce n’est pas que les élections, ce sont des valeurs ». Et, un peu plus tard, il souhaitait que les Frères soient « empêchés d’arriver au pouvoir par tous les moyens ».
C’est sur ces seuls propos tirés d’une discussion à bâtons rompus entre un écrivain et une députée de l’opposition, huit mois avant l’arrivée de M. Morsi au pouvoir, que se base le 1er Ministre turc pour porter une accusation qui n’est quand même pas dénuée de gravité.
Mais, si l’argument est plus que léger, il confirme la détestation, de moins en moins dissimulée, de M. Erdogan et, au-delà, de l’AKP, son parti, à l’égard d’Israël et du sionisme. C’est ainsi qu’il expliquait***, fin février de cette année que :
« Comme c’est le cas pour le sionisme, l’antisémitisme et le fascisme, il devient maintenant inévitable de considérer l’islamophobie comme un crime contre l’humanité ». Et le rabibochage entre les deux pays imposé peu après par les Etats-Unis n’y a d’évidence pas changé grand-chose.
On aura noté que dans cette phrase M. Erdogan met sur un même pied le sionisme et l’antisémitisme, tous deux considérés comme des crimes contre l’humanité. S’il est antisioniste, il ne serait pas antisémite ?
On pourrait le croire, d’autant qu’en avril 2009, le 1er Ministre affirmait au Nouvel Observateur : « L’antisémitisme n’a jamais existé dans l’histoire de cette nation et de ce pays » et « La sécurité et la vie des juifs sont sous notre garantie »
Voilà qui a dû rassurer la petite communauté juive de Turquie (Environ 17.000 âmes sur 74 millions d’habitants). Sauf qu’en juillet de cette année, c’est aux Juifs que M. Erdogan a imputé les violentes émeutes de la place Taksim (et ailleurs) qui venaient de secouer son pays
Il accusait alors***** « le « lobby du taux d’intérêt» d’avoir excité la population. Une expression que tout un chacun, dans son pays et ailleurs, a bien évidemment traduite par « lobby juif ».
D’ailleurs, peu après, le vice-1er Ministre, M. Besir Atalay ne s’embarrassait pas de cesprécautions oratoires et s’en prenait à « la diaspora juive». De même le maire d’Ankara, lui aussi de l’AKP, qui voyait dans les manifestations « « le jeu du lobby juif».
C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la sortie d’un Erdogan, de plus en plus isolé et contesté et qui cherche, à peu de frais croit-il, à réunir son peuple contre Israël et les Juifs boucs émissaires désignés de tous les maux de la région
**http://www.youtube.com/watch?v=8jre2VAfE3s
***A Vienne, lors d’un forum de « l’Alliance des civilisations, pour le dialogue Occident-Islam », sous l’égide des Nations Unies,
Dossier
– Introduction : Le Moyen Orient en trois complots et deux conspirations : http://www.cclj.be/article/3/4697
– Comment Erdogan a découvert la main d’Israël… et de B -H.L. dans la chute de Morsi : http://www.cclj.be/article/3/4696
-Bernard- Henri Lévy : Erdogan a « fumé la moquette » : http://www.cclj.be/article/3/4695
– Syrie : Comment Shimon Pérès veut créer la « Grande Sion » : http://www.cclj.be/article/3/4693
– Thierry Meyssan : des attaques chimiques ? Quelles attaques chimiques ? : http://www.cclj.be/article/3/4692
–« Baltaguiyya » : le mot qui a permis à Tarik Ramadan de découvre un complot : http://www.cclj.be/article/3/4691
– L’agenda caché d’Israël : « pax britanica », « pax americana », « pax judaïca » : http://www.cclj.be/article/3/4690
]]>