La laïcité dans la Question juive de Marx

Philosophe spécialiste de la laïcité, Henri Peña-Ruiz souligne la dimension universaliste de l’analyse de Marx dans son ouvrage De la question juive. Pour ce maître de conférences à Science po (Paris), Karl Marx a intégré la spécificité de la question juive dans la problématique générale de l’émancipation humaine. Une thèse qu’il défendra en débattant avec Guy Haarscher le jeudi 26 septembre 2013 à 20h30 au CCLJ.

De la question juive, cette œuvre de jeunesse publiée par Marx en 1844, est une réponse à La question juive de Bruno Bauer. Ce dernier défend l’idée d’un Etat libéral censé émanciper les individus et les affranchir du poids de l’Eglise. Pour Marx, cette solution est illusoire parce qu’un Etat libéral ne sera toujours qu’une espèce d’arbitre permettant aux intérêts privés de se manifester. Pour que l’émancipation humaine puisse se réaliser, il faut abolir l’argent, c’est-à-dire les relations d’antagonismes entre les individus.

Cette thèse serait recevable s’il ne l’avait pas élaboré à partir d’une sociologie des Juifs dans laquelle ces derniers sont assimilés à l’argent : « Quel est le culte profane du Juif ? », s’interroge Marx : « Le trafic. Quel est son Dieu profane ? L’argent. Eh bien, en s’émancipant du trafic et de l’argent, par conséquent du judaïsme réel et pratique, l’époque actuelle s’émanciperait elle-même » !

Henri Peña-Ruiz conteste l’interprétation selon laquelle Marx serait antisémite. Pour Marx, les Juifs n’apparaissent pas comme une anomalie de l’histoire. En examinant les fonctions économiques et sociales qu’ils ont occupées à travers les siècles, Marx réintroduit les Juifs dans l’histoire : « Le judaïsme s’est conservé et développé par l’histoire, dans et avec l’histoire ».

« Ce ne sont pas les Juifs en tant que tels que Marx met en cause, mais la fonction d’exploitation qu’ils remplissent dans le système », nuance Henri Peña-Ruiz. « Si on convoque cette idée, cela donne une grille de lecture de La question juive qui a le mérite d’éviter tous les contre-sens. Marx, qui compta des rabbins dans sa famille, aborde la question de l’émancipation des Juifs comme un cas parmi d’autres de l’émancipation humaine », précise Henri Peña-Ruiz. « Il n’entend pas séparer l’émancipation politique, essentielle et nécessaire, de l’émancipation humaine, socio-économique et culturelle, sans laquelle la première émancipation reste lettre morte, ou du moins insuffisante. Il milite donc pour un Etat laïque, mais en même temps pour une société délivrée du pouvoir de l’argent. D’où les propos qu’il tient dans « Sur la question juive », un texte à lire dans l’horizon d’une émancipation universelle ».

« La résolution du problème juif par l’émancipation générale de l’humanité, pourquoi pas ?», réagit Guy Haarscher, philosophe et auteur de L’Ontologie de Marx. « Mais le problème, c’est qu’il ne dit pas que les Juifs constituent une minorité opprimée qui gagnerait à ce qu’on abolisse l’argent. Il ne fait que réduire les Juifs à l’image stéréotypée du banquier sans jamais évoquer les grands penseurs du Talmud ni l’immense majorité des Juifs vivant dans la promiscuité et la pauvreté en Europe orientale ».

Marx pouvait très bien soutenir sa critique de l’Etat libéral en des termes plus généraux sans se référer aux Juifs. « Non, il ne retient des Juifs que l’argent ! Au lieu d’inviter les Juifs à monter dans le grand train de l’émancipation des peuples et des minorités, il leur fait porter la responsabilité de l’oppression générale. On ne peut pas évacuer cet aspect en disant qu’il est insignifiant. D’autant plus que pour Marx, si l’humanité doit s’émanciper de l’argent, elle doit donc s’émanciper des Juifs puisqu’ils incarnent l’argent ». Un aspect de la réflexion de Marx qu’on ne peut en effet balayer d’un revers de manche.

]]>