Pourquoi les trois religions monothéistes sont elles pour le port du voile ? L’écrivain algérien Mohamed Kacimi mené sa petite enquête*. Et ce n’est pas triste. Ou plutôt, si.
Symbole religieux ou signe religieux? Que signifie ce carré de tissu qui met la planète en émoi? Intrigué par autant de questions, j’ai décidé de consacrer quelques semaines de mes vacances à compulser les livres d’histoire religieuse pour remonter aux racines du signe, pour ne pas dire, du mal.
Et là, en remontant au plus loin des traces écrites des civilisations antiques, j’ai découvert avec stupéfaction que le voile découle à l’origine d’une illusion optique. Une croyance sémitique attestée en Mésopotamie, considérait la chevelure de la femme comme le reflet de la toison pubienne!
Donc, il a fallu très tôt lui couvrir la tête, afin de lui occulter le sexe! Cette croyance était si répandue dans les pays d’Orient, qu’elle a fini par avoir force de loi. Aussi, le port du voile est-il rendu obligatoire dès le XIIe siècle avant J.-C. par le roi d’Assyrie, Teglat Phalazar Ier:
«Les femmes mariées n’auront pas leur tête découverte. Les prostituées ne seront pas voilées.» C’était dix-sept siècles avant Mahomet et cela se passait en Assyrie, l’Irak d’aujourd’hui.
Dans la Bible hébraïque, on ne trouve aucune trace de cette coutume, cependant la tradition juive a longtemps considéré qu’une femme devait se couvrir les cheveux en signe de modestie devant les hommes. (Voir plus bas)
Il faudra attendre l’avènement du christianisme pour que le voile devienne une obligation théologique, un préalable à la relation entre la femme et Dieu. C’est saint Paul qui, le premier, a imposé le voile aux femmes en avançant des arguments strictement religieux.
Dans l’Epître aux Corinthiens, il écrit: « Si donc une femme ne porte pas de voile, qu’elle se tonde; ou plutôt, qu’elle mette un voile, puisque c’est une faute pour une femme d’avoir les cheveux tondus ou rasés.»
Et plus loin: «L’homme, lui, ne doit pas se voiler la tête: il est l’image et la gloire de Dieu, mais la femme est la gloire de l’homme. L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. Voilà pourquoi la femme doit porter sur la tête la marque de sa dépendance.»
Sept siècles plus tard naît l’islam et le Coran consacre au voile ces passages : «Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur étoffe sur leurs poitrines.» Coran (24: 31)
Ou : «Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles de grandes étoffes: elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées.» Coran (33 : 59)
Sans vouloir être aussi pointilliste que les orthodoxes, je ferai remarquer que nulle part dans ces sourates, il n’est fait explicitement mention de voile (hijab) recouvrant le visage, cachant les cheveux et encore moins tout le corps.
Dans la première sourate, le Coran appelle simplement les croyantes à recouvrir leurs poitrines. La très sérieuse « Encyclopédie de l’Islam » (éd. Leyde) apporte cette explication:
«Dans l’Arabie préislamique, une coutume tribale voulait que durant les batailles, les femmes montent en haut des dunes et montrent leurs poitrines à leurs époux guerriers pour exciter leur ardeur au combat et les inciter à revenir vivants afin de profiter de ces charmes.»
Quant au deuxième verset, il a fait l’objet de maintes lectures et controverses, la plus intéressante étant celle d’un grand imam qui, à l’âge d’or de Bagdad, au IXe siècle, en fit cette originale lecture:
«Le Seigneur n’a recommandé le voile qu’aux femmes du Prophète, toute musulmane qui se voilerait le visage se ferait passer à tort pour la sienne et donc sera passible de 80 coups de fouet.»
C’est la Révolution iranienne de 1979 qui entraîne la généralisation du voile. Le hijab, innovation sortie tout droit de la tête des tailleurs islamistes, a supplanté dans les pays du Maghreb le « haïk » traditionnel, un carré de tissu blanc.
Bien sûr, ce sont là les signes d’une société arabo-musulmane en crise, sans projet, sans perspectives, soumise à des régimes totalitaires et qui n’a pour unique espace de respiration, d’utopie, que la religion.
Pierre Bourdieu expliquait que, dans l’Algérie coloniale, l’homme colonisé renvoyait sur la femme toute la violence subie de la part du colonisateur. Désormais, l’homme musulman renvoie sur la femme tout le chaos que lui fait subir la crise planétaire.
Ici se pose également la question de la place de l’islam chez l’Autre. Contrairement au judaïsme qui s’est forgé dans l’exil, au christianisme qui s’est inventé durant les persécutions, l’islam est venu au monde comme une religion d’Etat et une religion de conquête.
Il n’a pas été souvent minoritaire et la place qu’il a accordée aux autres religions n’a pas été un exemple de tolérance. Et qu’on en finisse également avec cette parité des signes religieux. A Rome ou à Jérusalem, on ne lapide pas ceux qui ont oublié leur croix ou leur étoile de David.
En revanche, de Téhéran à Khartoum, de Kaboul à Casablanca, chaque jour des femmes sont violées, vitriolées, assassinées, fouettées ou licenciées parce qu’elles ne se sont pas couvert le visage et le corps.
Le hijab est l’abolition virtuelle de la femme. Tous les écrits fondamentalistes l’affirment, «le voile est obligatoire car il doit cacher la aoura (parties du corps) de la femme». C’est-à-dire que tout son corps est perçu comme une partie honteuse.
Le hijab joue la fonction que lui a assignée Paul, il y a deux mille ans: signifier à la femme en public qu’elle est un être inférieur, bonne à museler. Toute fille pubère est donc perçue comme une partie honteuse.
Elle est éduquée pour se percevoir, depuis l’âge de 8 ans, comme un objet sexuel potentiel qui doit être dérobé aux yeux de la foule concupiscente. Derrière chaque voile, il y a trois mille ans de haine envers la femme qui nous regarde.
http://www.slateafrique.com/97015/linvention-du-voile-religion-machisme
Mohamed Kacimi
Ce qu’en dit le judaïsme
Comme partout dans l’Orient antique, la coutume incitait les femmes des Hébreux à porter un voile, signe de leur respectabilité. Ainsi lit-on dans le Cantique des Cantiques : « Tes yeux sont des colombes à travers ton voile » (Ct 4, 1)
Ou, dans la Genèse (24.64-65) « Rebecca leva aussi les yeux, vit Isaac, (…) Alors elle prit son voile, et se couvrit. » Et, à l’inverse lorsque le prophète Isaïe (47, 2) tonne contre la grande prostituée de Babylone, il s’écrie : Découvre tes cheveux, retrousse ta robe, découvre tes cuisses »
Bien sûr, comme cela lui arrive souvent, la Bible dit aussi le contraire. Dans la Genèse, Yehouda, le 4ème fils de Jacob ne reconnait pas Tamar, sa bru parce qu’elle a le visage couvert : «Yehuda la vit, et la prit pour une prostituée, parce qu’elle avait couvert son visage. » (38.15) … Quoi qu’il en soit, la Torah ne prescrit pas « officiellement » le port du voile.
Mais dissimuler ses cheveux fait partie du « code de modestie » (« tsniout ») établi par la tradition rabbinique. Celui-ci affirme que, une fois mariée, -importante restriction- la femme doit cacher ses cheveux en dehors du foyer familial.
Une obligation interprétée de façon plus ou moins rigoriste. Par exemple, pour les plus intégristes, elle s’étend aux jeunes filles et même aux enfants. Ceux là exigent aussi que la femme se rase complètement le crâne et porte une perruque.
Chez d’autres croyants, moins exigeants, elle peut la porter au dessus de ses vrais cheveux. Ou les cacher avec ce qu’elle désire : un chapeau, une sorte de filet à larges mailles voire un simple bandana.
Mais l’idée générale chez les orthodoxes est qu’exhiber ses cheveux équivaut à sortir nue. Ceci étant, comme l’expliquent les Habad Loubavitch **, qui ont parfois un petit côté jésuite, le but de la perruque n’est pas d’enlaidir les femmes, loin de là. Démonstration :
« Dans une perspective juive, la pudeur n’a rien à voir avec le fait de ne pas être belle. La pudeur est un moyen de créer une intimité. Et c’est ce qu’une perruque effectue. La beauté est un don divin, et la tradition juive encourage aussi bien les hommes et les femmes à soigner leur aspect.
Elle encourage aussi la pudeur (…) pour canaliser cette beauté de sorte qu’elle soit préservée pour là où se trouve sa place : à l’intérieur du mariage. En couvrant ses cheveux, la femme mariée affirme : « Je ne suis pas disponible.
Vous pouvez me voir, mais je ne suis pas ouverte au public. Même ma chevelure, la partie la plus manifeste et la plus visible de moi-même, n’est pas pour vos yeux. » Et même lorsque sa perruque paraît si réelle qu’on peut la confondre avec de vrais cheveux, elle sait, elle, que personne ne la voit telle qu’elle est véritablement »*
Autre perspective chez les juifs libéraux (« massorti ») : « Le fait se couvrir la tête pour une femme, expliquent-ils**, est une très ancienne règle du judaïsme. Cette règle mérite d’être respectée.
Cependant, elle doit être comprise dans un certain contexte culturel et, de ce fait, il n’y a rien de choquant pour nous, aujourd’hui et dans nos milieux, qu’une femme choisisse de ne pas la respecter ».
Reste la question majeure, à laquelle, hélas, on ne trouvera sans doute jamais de réponse : comment se nommait donc l’antique crétin assez myope pour confondre chevelure et poils pubiens ?
*http://www.fr.chabad.org/library/article_cdo/aid/925954/jewish/Pourquoi-une-perruque.htm
**http://www.massorti.com/spip.php?page=imprimer&id_article=551
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