La Kabbale pour les (vraiment) nuls

Tristesse au Jardin d’Eden : Philip Berg, celui qui avait permis à l’humanité de comprendre la très ésotérique Kabbale sans la lire, vient de mourir 

Le monde talmudique est en deuil : le rabbin miraculeux Philip Berg, 86 ans, un des plus grands Maîtres de la Kabbale de l’Histoire est décédé ce 16 septembre. Oui, bon, ce n’est pas très charitable de se moquer des morts. Essayons encore :

Philip Berg, ex Juif haredi*, ex agent d’assurance,  fondateur et gourou en chef du « Kabbalah Center » siège à présent à la droite de l’Eternel. Mais il nous reste l’essentiel : sa vie, démonstration en action de deux profondes  réflexions

La 1ère, c’est que, comme le journalisme, l’ultra-orthodoxe mène à tout à condition d’en sortir. La seconde est de Ron Hubbard, le fondateur  de la Scientologie : « le meilleur moyen de faire fortune, c’est de créer une religion ». Voyez plutôt :

Philip Berg, de son vrai –mais beaucoup moins médiatique- nom, Shraga Feivel Gruberger, est issu d’une famille religieuse de New York. Il a étudié dans une école ultra-orthodoxe qui l’ordonné  rabbin en 1951.

Longtemps, il se cherche, fait huit enfants à son épouse Rivka, devient agent d’assurance, avant de quitter le monde haredi. Du coup, il divorce pour se remarier avec Karen Mulnik, une (Dieu garde) non-Juive et découvre la Kabbale. Une Révélation.

Certes, à priori, la Kabbale n’est pas vraiment un sujet de rigolade : pour faire (très) simple, c’est un ensemble de textes ésotériques cherchant à discerner le sens caché de la Torah et du Talmud afin de mieux comprendre Dieu, la création du Monde, la place qu’y occupe l’homme, etc.

Le coup de génie de Berg va être de rendre la Kabbale beaucoup plus sexy. D’abord, il s’inspire des fondateurs d’une autre secte qui a pas mal réussi, le christianisme, en ouvrant à tous son étude : aux femmes, aux jeunes et surtout aux non-Juifs

Plus question non plus de perdre de précieuses années à apprendre l’hébreu ni à étudier la Bible ni même ceux de la Kabbale elle-même. Pas besoin, par exemple de s’user les yeux sur son texte fondamental, le  Zohar (« Le livre de la Splendeur »)

Il suffit d’acheter l’ouvrage à Berg (en 23 volumes et en araméen. Prix conseillé : 400$)  et de le « scanner », c’est-à-dire passer la main dessus. Bien sûr, les plus zélés peuvent aussi le lire aussi. En quelque sorte.

Comme l’explique le bon rabbin, «Il n’est pas nécessaire de comprendre les mots, mais il faut les prononcer correctement.». Avec de telles idées, Berg n’avait plus qu’à s’installer là où vivent les plus juteuses poires de l’univers : à Los Angeles.

« L’eau kabbalistique » guérit de tout, même du cancer (4€ le litre)

Il y ouvre donc en 1989 son « Kabbalah Center »  et les riches vedettes d’Hollywood, toujours en quête d’une spiritualité pas trop fatiguant, commencent à pointer le bout de leurs cartes de crédit. D’abord, comme de juste, des personnalités juives :  

Barbra Streisand, Elizabeth Taylor, Roseanne Barr…. Puis c’est le jackpot : Madonna, la « materiel girl » en personne. Et c’est parti : au fils des ans arrivera (et souvent repartira) une bonne une bonne partie du gratin de Beverly Hills :

Au hasard, Britney Spears, Naomi Campbell, Gwyneth Paltrow, Ashton Kutcher, Demi Moore, Monica Lewinsky, Mila Kunis Jennifer Aniston et même des gens ordinaires, quoique doté d’un portefeuille bien garni.

Car, hélas, hélas, l’étude a un prix. Outre le Zohar, il est nécessaire d’acquérir les ouvrages que le rabbin, sa femme et leurs petits princes ne cessent de publier : « Réincarnation, votre vie aujourd’hui – et de demain », « La Kabbale : la science de l’astrologie judaïque »

Et un de ceux qui à le mieux marché : « Les vertus amaigrissantes de la Kabbale ». Tous vous livrent des vérités essentielles : « Le sexe est le plus profond et le plus potentiellement spirituel de nos désirs».

« L’argent est une forme d’énergie, comme l’électricité ou le nucléaire, qui mérite notre respect » ou encore : « Aucun médecin n’a jamais soigné personne. Il n’y a qu’une force énergétique qui guérit véritablement, c’est la Lumière du Créateur »

Comme l’a écrit Madonna après le décès de Berg : «J’ai plus appris de lui que n’importe quel être humain que j’ai jamais rencontré ». A quoi s’ajoute un « merchandising » d’enfer : cours sur CD-Rom, voyages d’études en Israël,  dîners avec le Maitre…

Plus une « eau kabbalistique » qui guérit de tout, même du cancer (4€ le litre), des boissons énergetiques ou le célèbre « bracelet rouge », un vieux talisman juif pour lutter contre le Diable, vendu trois sous devant le Mur des Lamentations

Mais que Berg a recyclé à 26 €  en le « chargeant d’énergie ». Laquelle disparaît après 49 jours… Autre intéressante source de revenu : la contribution « volontaire » de 10% du salaire réclamée aux adeptes.

En entendant cette suggestion, Jerry Hall, une ex de Mick Jagger a été saisie d’une crise de lucidité et à quitté la secte.  Bien rentable aussi l’appel aux dons. Ainsi, le Kabbalah Center a-t-il récolté un million $ pour venir en aide aux victimes asiatiques du grand tsunami de 2004.

Moyennant quoi, la très musulmane Indonésie a reçu quelques centaines d’exemplaire du Zohar et dix mille litres d’eau kabbalistique. Autre cas : le projet de Madonna de construire une école au Malawi.  Elle a obtenu 800.000  des 3,8 millions de dollars récoltés…

En 2010, le fisc américain a fini par ouvrir une enquête, entre autres, pour évasion fiscale mais « à ce jour », constatait voici peu et non sans mélancolie, le Los Angeles Times, « personne ne semble savoir où en sont les enquêteurs. »

Quoi qu’il en soit, évènement rarissime dans l’histoire des religions, cette étude des textes sacrés a permis aux Berg de vivre dans un luxe bien mérité : maisons de maîtres, voitures de luxe, avions privés… Dieu sait récompenser Ses serviteurs.

C’est d’ailleurs dans un des plus fastueux hôtels de Las Vegas (où il était venu pour enseigner et non bien sûr, se livrer au pêché), que Philip Berg a été victime en 2004 de l’accident vasculaire cérébral qui vient de l’emporter.

Il a été enterré en Israël, à Safed, unique ville digne d’accueillir sa dépouille puisque c’est là qu’ont vécu quelques uns des plus grands kabbalistes juifs.  Seuls deux stars ont assisté à ses obsèques : Mila Kunis et Ashton Kutcher. Sic transit gloria mundi…

*Haredi : juif ultra-orthodoxe

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